[Review] “La Vie de château”

Pour La vie de château, j’ai affronté une pluie battante, attendu le bus pendant 30 minutes, fait la queue pendant 45 minutes dans le froid…. J’étais tellement agacée devant le cinéma en attendant @_Fouye que j’ai failli rentrer chez moi. Au final, est-ce que ça en valait la peine ? Oui.

A la base, je ne voulais voir le film que pour Jacky Ido. Néanmoins, après visionnage de la bande-annonce, j’étais plutôt sceptique par rapport au thème… Vous-mêmes vous savez quels films l’industrie cinématographique FR valide en général. Je n’avais pas le temps ni l’argent pour supporter 1h45 de clichés et de représentation caricaturale.

J’ai donc assisté à la projection du 11 novembre au cinéma d’arts et d’essai L’Ecran à Saint-Denis. La séance était suivie d’une séance de questions-réponses. J’y reviendrai tout à l’heure. Avant toute chose, je précise que je me suis posée dans le cinéma avec la ferme intention de ne rien laisser passer à ce film. Jacky Ido ou pas, j’étais là pour être divertie et à tacler tout ce qui m’empêcherait de l’être.

Résumé allôciné : Paris, station Château d’Eau. Charles est le chef d’un groupe de rabatteurs employés par les salons de coiffure afro du quartier. Charismatique, Charles règne sur son bout de trottoir où on le surnomme le « Prince ». Il est même sur le point de s’installer à son compte et de racheter le salon d’un barbier kurde dont les affaires périclitent. Mais un service rendu à un ami jaloux et l’ascension sur le boulevard d’un jeune rival aux méthodes plus agressives vont l’entraîner dans une dangereuse spirale dont ses rêves, sa réputation et sa garde-robe ne sortiront pas indemnes.

Voici ma réaction pendant le générique de fin :

Nan, je n’ai pas vraiment dabbé, mais le coeur y était. C’était rafraîchissant de voir une comédie française avec des personnages aussi différents mais aux émotions si universelles.

Un Château d’Eau multiculturel

Le cinéma français a beau clamé son amour de la diversitéyyy, moi, je la cherche encore. Ici, le film réussit l’exploit de plonger le spectateur au carrefour de cultures sans jamais tomber dans le dénigrement ou l’affirmation de la supériorité d’une culture par rapport à une autre. Le chassé-croisé entre les personnages se fait à travers différentes langues, différents modes de vie, différentes mentalités et ce petit monde vit dans une coopération, calculée certes, mais coopération quand même. C’est possible.

Des femmes noires flamboyantes

Sonia (Tatiana Rojo) et Djénaba (Félicité Wouassi) sont les deux personnages féminins centraux de l’intrigue. Bien que les hommes passent leur temps à les considérer comme de simples “go”, le film les montre comme des business women qui savent précisément ce qu’elles veulent. Une représentation de femmes noires en dehors de la maman ou de l’épouse ?

La mode ici fait partie intégrante de l’univers des personnages sans pour autant qu’elle soit méprisée. Sans prendre parti et surtout sans condamner, le film évoque des sujets importants pour les femmes noires : les tissages et les crèmes éclaircissantes. C’est pour cette raison que la situation finale de Bébé (Eric Abrogoua) en était d’autant plus satisfaisante.

Un vaudeville parisien

90% du film est tourné dans la rue. Le spectateur blanc peut y voir un documentaire, comme l’a suggéré celle qui animait la session Q&A. Le spectateur concerné y voit un pur divertissement. Rien de plus, rien de moins. Modi Barry l’a d’ailleurs expliqué avec pédagogie et tact ensuite. Aucun personnage n’est à voir comme une représentation de la réalité. Certes, ils sont inspirés de ce que le quartier a à proposer, mais ce sont des personnages construits entièrement pour servir l’histoire et les comédiens sont juste excellents. C’est un Paris du 21ème siècle qui ne se vante pas de son cosmopolitisme mais se contente de le vivre au quotidien. Si vous regardez ce film en vous disant que c’est une représentation réaliste du quartier, vous êtes hors sujet.

J’ai exprimé mes félicitations à l’équipe. Rares sont les films français qui déclenchent mon enthousiasme. Si vous voulez une comédie explorant la nature humaine, La Vie de château à voir et revoir.

[Review] “The King of The Dancehall”

Honnêtement, je n’ai pas les mots. Je me demande si je dramatise, si j’en fais trop… Moins de 24 heures après avoir vu ce film, peut-être que je devrais donner le temps à mon esprit de trouver plus de points positifs.

Je vais juste faire cette review et ne plus jamais penser à ce film. J’ai lu quelques critiques qui partageaient le même point de vue. En résumé, on a de l’espoir pendant les cinquante premières minutes. On se dit, c’est cute, c’est niveau amateur mais il y a de quoi être diverti. C’est du Feel The Noise x You Got Served. Pourquoi pas ? Et les dernières cinquante minutes, on passe de l’incrédulité à la consternation pour finir sur de la résignation. J’aurais voulu vous faire une review bien organisée, plan en 3 parties avec thèse, anti-thèse, synthèse… Je n’en ai même pas envie.

J’avais regardé des interviews de Nick Cannon. Il donnait l’impression d’être sincère dans sa démarche de mettre la culture dancehall en lumière… Je ne vous parlerai pas de la réalisation style clip-vidéo ou télé-réalité qui donnait un packaging flashy. Je ne vous parlerai pas des dialogues super cheesy, des acteurs et actrices sous-titrés en anglais quand ils parlent patois. Je vous parlerai juste de l’histoire qui, pour moi, est l’exemple même d’une incompréhension totale de ce qu’est être un Caribéen au 21ème siècle.

Je suis de l’avis de ceux qui disent que si N.C voulait mettre la culture dancehall en lumière, il aurait dû faire un vrai documentaire : interviewer des artistes locaux connus ou pas à l’international, des crews de danse, des promoteurs de soirées. Au lieu de ça, il se sert de la culture dancehall pour se glorifier lui en tant qu’Américain.

C’est ça, mon problème. Je ne comprends pas la logique de vouloir rendre hommage à une culture en se mettant en avant soi alors qu’on ne fait pas partie soi-même de cette culture.

Déjà le concept “je m’appelle Tarzan, je suis le roi de la jungle, je m’impose au royaume de la dancehall en six mois”. Take a seat… several seats. Tarzan est issu de la diaspora jamaïcaine. C’est une chose de passer sous silence les difficultés dans les relations entre locaux et diaspora pour faire genre le monde de bisounours. C’en est une autre de caricaturer le peu de culture locale mise en scène. Je fulminais sur ses descriptions de la vie là-bas et je ne suis même pas Jamaïcaine.

La représentation des femmes, n’en parlons même pas parce que j’avais juste envie de crier au désespoir. La vierge pure vs. la tentatrice evil, are we being serious right now ? Ces personnages ont zéro dimension. On ne connaît pas leurs rêves, leurs ambitions. On sait juste qu’elles aiment danser et veulent coucher avec Tarzan. Super!

Et la danse dancehall pour Nick Cannon, c’est juste du booty shaking en pum-pum shorts. Les danseurs, eux, ce sont des rude boys, des gangstas, ils sont coooool. Concrètement, Tarzan “maîtrise” la danse en 6 mois. Je ne dis pas que c’est impossible si on s’entraîne quasiment 24H/24. Mais le gars, il débarque là, complètement acculturé, n’a jamais dansé de sa vie (même pas de hip-hop, rien, nada, nothing) et il faut croire qu’il est capable de prendre la tête d’un des meilleurs crews en claquant des doigts. Et non seulement il est à la tête du crew sans avoir le swag, sans avoir une idée de comment ils utilisent leurs tenues pour construire leur image, sans savoir comment plaire au public, mais l se permet le luxe de battre les autres crews sans rien faire d’exceptionnel (on ne le voit même pas chorégraphier une performance). Et tout le monde est à ses pieds, Beenie Man lui-même dit que Tarzan était le vrai “king of the dancehall”.

Je préfère en rire. Oui, il vaut mieux en rire. J’essaye toujours de voir le verre à moitié-plein, mais il ne faut pas exagérer. Oui, cette culture nourrit les plus gros hits de ces 10 dernières années (pour ne pas dire plus). Oui, ses artistes restent dans l’ombre des stars US qui l’utilisent pour leur carrière pop. Mais, est-ce que “King of The Dancehall” était la réponse au désert cinématographique sur le sujet depuis “Dancehall Queen” ? Non.

“Caribbean Girl NYC” cet automne

Ce n’est pas une review puisque cette série n’est pas encore disponible, mais la bande-annonce m’a tellement hypée que je me dois de partager !

Celles qui me connaissent savent que François Angoston est mon chouchou Instagram. Il est même dans mon premier #DMT Twitter. Que dire ? Son visuel m’inspire. M’enfin bref. Ce n’est pas le sujet. Il y a une dizaine de jours, François Angoston a partagé la bande-annonce de la série Caribbean Girl NYC.

Jeune Guadeloupéenne rêvant de devenir actrice, Isabelle (Katia Inamo) s’installe à New York City. Sans argent et sans visa, elle enchaîne les galères mais elle peut compter sur ses colocataires : Tilly (Natalia Elizabeth) la Trinidadienne, Dana (Jacinth Headlam) la Jamaïcaine et Kate (Yvette Yaya Williams) la Barbadienne. Elle se lie aussi d’amitié (* TOUSSE *) avec Antoine (François Angoston), agent de sécurité originaire d’Haïti.

Je rerésume : des Caribéennes. A New York. Et des BG partout ? Mais c’est le genre de contenu audiovisuel que j’ai attendu toute ma vie. Je ne suis pas étonnée que ce soit Mariette Monpierre qui me l’offre.

Personnellement, j’avais entendu parler de cette réalisatrice pour la première fois il y a 2 ans quand je réfléchissais à l’ouverture de ce blog et que je cherchais des noms de réalisateurs guadeloupéens. Elle est l’un des premiers noms apparus dans mon moteur de recherche par rapport à son film Le Bonheur d’Elza. (Je cherche encore à le voir, d’ailleurs). J’ai de nouveau entendu parler d’elle avec le documentaire Entre 2 rives diffusé sur Guadeloupe 1ère en mars 2017 (super documentaire, d’ailleurs). Dans ses interviews, elle revendique le fait de mettre les femmes au coeur de son art… Rien que pour ça, je la soutiens !

L’épisode pilote de Caribbean Girl NYC a été présenté lors du Caribbean Tales Festival de Toronto qui s’est tenu en septembre. J’espère que la série a été achetée, qu’elle sera produite en intégralité et diffusée. Vu comment Chattabox a connu son petit buzz et que @ProudCaribbean a une large audience sur Twitter, il est évident que le public est là, le public est prêt à se voir représenté comme l’universel.

J’espère que je vous ai hypés comme moi je l’ai été. Now, nous pouvons être impatients ensemble.

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[Review] Hermione Granger and The Quarter-Life Crisis

Ouh la la. Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas fait de review de websérie. En partie parce que celles que j’ai regardées ces dernières mois n’on pas déclenché mon enthousiasme, surtout parce que j’étais occupée. Hermione Granger and The Quarter-Life Crisis (HGTQLC) m’a convaincue de reprendre le clavier.

Créée par Eliyannah Amirah Yisrael, HGTQLC est une websérie mise en ligne entre janvier et avril 2017. Je pense qu’elle a eu son petit buzz parce qu’elle met en lumière ZE personnage dans l’univers Harry Potter : Hermione Granger.

Je parle comme si j’avais un quelconque intérêt pour Harry Potter. La vérité, c’est que j’ai dû lire 2 livres, vu 2 films et je n’ai rien retenu à part la flamboyance d’Hermione cachée par Harry et Ron. L’univers de J.K Rowling avec des personnages masculins comme eux ne m’intéresse pas.

Et pour moi, Hermione est Noire. C’est la représentation que Eliyannah Amirah Yisrael a choisie. Je dis oui !

Les cinq épisodes disponibles (pour l’instant ?) servent à planter le décor et comprendre où Hermione en est dans sa vie. A 25 ans, elle a quitté son fiancé Ron, une carrière dans les hautes sphères de la magie. C’est à Los Angeles qu’elle décide de faire le point. Les divers personnages qui l’entourent servent surtout à dévoiler les interrogations et le mal-être d’Hermione.

Un sujet d’actualité

J’aime bien me faire des marathons TEDXTALK de temps en temps.La crise des 25 ans est un thème que l’on retrouve dans différents discours. Et je pense avoir connu moi aussi cette crise, même si ce n’est pas comme ça que je le formulais à l’époque. Avoir toujours un parcours linéaire, sans aucune fausse note, exactement comme la société nous dit qu’il doit être pour être heureux… C’est angoissant aujourd’hui parce que le capitalisme a montré ses limites. La carrière professionnelle avec un salaire à 5 chiffres et plus, le mariage et fonder une famille ne sont pas des conditions au bonheur personnel de tout le monde. Et quand on s’en rend compte, c’est là que commence la crise. Hermione a-t-elle fui ou tout plaqué ? Vu son moral au 36ème dessous, son parcours pour retrouver le bonheur ne sera pas de tout repos.

Un univers dans la diversité

La websérie est colorblind en jouant la carte d’une diversité réelle. Les personnages se définissent à travers leur personnalité et leur culture sans pour autant tomber dans les stéréotypes traditionnels. Une famille de sorciers noirs n’a rien d’exceptionnel ici.Ce sont des jeunes dans la vingtaine qui se cherchent. La possibilité de faire appel à la magie ne règle pas leurs problèmes. D’ailleurs, les références à la magie sont discrètes, et les quelques effets spéciaux utilisés sont acceptables.

Hermione et/vs. Draco Malfoy ?

Comme je l’ai dit, je ne suis pas une Potterhead, donc ma question a été si Hermione/Draco était un ship accepté dans le fandom… Non, parce que vu ces premiers épisodes, on dirait vraiment qu’il y a quelque chose qui va se passer entre eux. Le Draco de la websérie a L’AIR d’être un type digne d’être un love interest, mais franchement, ça m’est égal. Je tenais quand même à le signaler. En tout cas, les premiers épisodes se focalisent sur la découverte d’un sens du sisterhoord entre Hermione et sa cousine Laquita ainsi que Hermione avec ses coloc’.

J’espère vraiment que de nouveaux épisodes seront mis en ligne. La réalisation est agréable, même si l’audio n’est pas 100% parfaite. Je trouve que certaines scènes traînent en longueur, mais c’est un avis personnel. Bref, c’est frais, c’est divertissant, ça permet de passer un bon moment.

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Ô Madiana, un outil de la transmission culturelle antillaise

Le 14 octobre, j’ai assisté à l’avant-première du film O Madiana. Il s’agit de la version restaurée de 1979. Je n’avais aucune idée de son existence jusqu’à ce que @_Fouye me parle de la semaine du film de la Caraïbe et des Outre mer en septembre. J’ai regardé le programme et il n’y a que les films du week-end (en même temps, je ne peux pas sortir en semaine de toute façon vu que j’ai un emploi maintenant) qui m’intéressaient. Je n’irai pas revoir Siméon, mais je me suis dit que je ne pouvais pas laisser passer O Madiana, d’autant plus qu’il y avait une séance questions-réponses avec le scénariste et réalisateur Constant Gros-Dubois.

Un storytelling complexe

C’est le seul point “négatif” pour moi. Malgré le fil conducteur, le déroulement de l’intrigue part un peu dans tous les sens. Les changements d’état psychologique des personnages ne sont pas toujours montrés. Ces ellipses temporelles donnent l’impression que ces personnages sont des personnages juste là pour recréer des situations réalistes et non des personnages à qui on insuffle la vie. A l’instar de la séquence d’ouverture qui concerne des personnages secondaires n’ayant de relation avec les personnages principaux que dans les 20 dernières minutes du film, le scénariste/réalisateur a mis l’accent sur “l’avant/après” sans insister parfois sur le “pendant” ou le “comment”. Par exemple, il n’y a pas d’explication sur la création des liens entre les personnages antillais, la voix des enfants est passée sous silence. Les personnages ne sont définis que par leurs moments de souffrances. Le lien, la solidarité se voient dans certains moments, et pas d’autres sans qu’il y ait des explications concrètes. Au cours de la séance de questions-réponses, j’ai eu indirectement la réponse à cette interrogation. L’objectif de Constant Gros-Dubois était de montrer les difficultés que rencontrent les Antillais immigrés, et non de montrer la vie des Antillais immigrés. Cette grille de lecture justifie les choix dans la narration. Je n’y adhère pas complètement, mais je la comprends. Emploi et logement sont deux aspects à travers lesquels se manifeste le racisme. 90 minutes, c’est court et en même temps, c’est long quand on est face à des situations d’injustice qui s’enchaînent.

Un quotidien de souffrance

La force du film est son authenticité. Chaque situation avait de quoi résonner dans le coeur de tout migrant. Les dialogues sont théâtralisés, ce qui rendent les propos racistes de certains personnages d’autant plus péremptoires. Ce qui est troublant est le racisme clairement exprimé par les personnages blancs. Pas de white savior (désolée pour l’anachronisme du terme), les rares Blancs de l’histoire sont dans le conflit soit parce qu’ils sont eux-mêmes frustrés de la situation des Antillais comme le personnage joué par Anémone, soit parce qu’ils sont des antagonistes comme les loueurs de maison, le patron de Léontine.

Au-delà du racisme envers les Noirs, le discours est également sans détour sur les problèmes spécifiques des Antillais. Cette quête d’identité en tant qu’individu, en tant qu’Antillais, en tant que Français… Ces questionnements se posent à travers différentes générations. De Robert et Léontine “fraîchement” arrivés de Martinique à leurs amis Jonas et Lucien qui ont vécu ce rêve avant eux en passant par Jimmy et Annie, jeunes adultes nés en Martinique mais ayant vécu toute leur vie dans un Paris où ils ne sont pas heureux. Ce qui est troublant est le mal-être exprimé par ces personnages avec des termes que j’entends encore aujourd’hui.

Robert et Léontine ont des procédés opposés pour lutter contre le déraillement de leur vie. Lui se réfugie dans une africanité d’apparat, elle se réfugie dans un blanchiment de sa mentalité jusqu’à tomber en dépression. Le mot est prononcé et il ressort d’autant plus pour un spectateur de 2017 puisqu’on a l’impression que la santé mentale des Noirs dans les médias était un tabou jusqu’à il y a une dizaine d’années ? Constant Gros-Dubois étant médecin, il n’y a pas à s’étonner de cette dimension médicale dans le choix narratif puisqu’il survole aussi le problème de la drogue chez les jeunes, mais je crois qu’il était important de le souligner.

Un témoignage du bouillonnement de l’entertainment antillais

Le paradoxe avec O Madiana est que ce film met en scène le déracinement… ou plutôt la revendication de racines qui s’autogénérent en donnant de la visibilité à des acteurs que l’industrie du cinéma français considère encore comme des étrangers et qu’elle laisse dans l’ombre. J’ai oublié son nom (sorry), mais le petit-fils de Darling Légitimus… ou le neveu de Théo Légitimus (vraiment sorry de ne pas avoir retenu sa présentation) leur a rendu un vibrant hommage ainsi qu’à Benjamin Jules-Rosette, le fondateur du théâtre noir qui tient ici le rôle principal. Il a rappelé que l’absence de ces oeuvres, le manque de reconnaissance de ces acteurs et actrices empêchent le travail de transmission d’une génération à l’autre, ce qui donne l’impression d’un éternel recommencement artistique alors que les bases ont été posées dès les années 70/80.

Benjamin Jules-Rosette était présent lors de la projection (black don’t crack, les gens) et il était assez ému. Néanmoins, ce qui m’a vraiment touché c’est la femme élégante assise juste derrière moi que je n’ai vu qu’au moment de sortir de la salle. Malgré les années, je l’ai reconnue tout de suite. C’était Rose-Marie Fixy, celle qui joue Léontine. Je lui ai serré la main et je lui ai dit merci pour le film. Elle est restée discrète et je n’ai pas dit plus parce que j’avais peur de l’importuner, d’autant plus que ses ami.e.s du théâtre sont venus la saluer. Mais j’aurais aimé lui dire à quel point son personnage m’a émue. Le film est résolument construit à partir du regard masculin, mais les figures de femmes esquissées suggéraient la richesse des histoires à raconter sur cette époque.

Transmission, transmission, transmission

Quand j’ai ouvert mon blog, c’était tout à fait dans l’idée de garder ma trace de ces maillons de la chaîne dans la transmission de nos identités caribéennes. En écoutant la génération des quinquagénaires et au-delà, j’ai toujours le sentiment qu’ils trouvent que la génération des trentenaires et quadragénaires d’aujourd’hui est l’unique responsable de ce manque de transmission, que les ados des années 80/90 refusaient d’écouter, de s’intéresser au vécu de la génération des parents et grand-parents. Néanmoins, la communication doit se faire à double-sens. Quand ce film est sorti en 1979 a-t-il aidé à ouvrir des discussions au sein des familles ? On sait que les relations entre la famille restée sur l’île et la famille en France hexagonale peuvent parfois être tendues à cause de la méconnaissance mutuelle des quotidiens. Ce film toujours d’actualité montre parfaitement ce qui se passe de ce côté de l’Atlantique, sans dramatiser, sans embellir. Un DVD est en cours de préparation. J’espère que O Madiana sera aussi disponible en streaming afin de faciliter l’accès à cette histoire des premières générations de la diaspora afroantillaise.

#Realityhigh, une romance ado colorblind ?

Allez, un petit billet, histoire de…

Le mois dernier, Netflix a mis en ligne un nouveau téléfilm : #Realityhigh. L’unique raison pour laquelle j’ai cliqué sur “Play” est Keith Powers. Il jouait Ronnie Devoe dans le biopic de New Edition. L’unique raison pour laquelle j’ai regardé jusqu’au bout sont les feels donnés par cette rom-com ado.

10 Things I Hate About You, Mean Girls, She’s All That … Il y a très peu de teen movie comédie romantique des années 90 et début des années 2000 que je n’ai pas rerererevisionnés entre 10 et 20 ans. A part Bring It On et Save The Last Dance, je ne me rappelle pas que la question de la diversitéyyyy ait été franchement posée. A l’époque, dans ma représentation des Etats-Unis, cette ségrégation dans le storytelling allait de soi. Soit l’histoire était dans un lycée de banlieue (riche) blanche, soit l’histoire était dans un lycée de inner city où il n’y avait que des Noirs et des Latinos qui strugglaient à mort.

Si Dionne et Murray de Clueless m’ont fait voir, je crois bien, mon premier couple ados noirs riches en 1995, ce n’est qu’avec des films comme Love & Basketball (2000), Love Don’t Cost A Thing (2003) que j’ai eu l’impression que l’ado noir était présenté dans un quotidien universel (trouver un avenir, trouver l’amour, se trouver soi). Mais les clichés qui me donnent les feels genre le BG qui tombe amoureux de la nerd après un relooking, ou l’anti-sociale qui donne des cours au BG du lycée/campus qui tombe sous son charme… Je sais, c’est hyper cliché mais vous savez que vous aimez, vous aussi ! Tout ça n’arrivait que chez les white teens et rarement chez les black teens. Au final, ces black teen movies proposaient un monde tout aussi homogène que les white teen movies. Et en soi, honnêtement, ça ne me dérange pas. Mais, en fan inconditionnelle de la Légende de Cendrillon, je ne dis jamais non à un cast visuellement hétérogène et une histoire colorblind. C’est un peu la carte que les High School Musical ont jouée, même si choisir un lead man qui soit typiquement dans les critères de beauté basique (blond, yeux bleus) était safe. C’est pour ça que #Realityhigh m’a intriguée. Le couple lead est 100% noir.

O-kayyyyy, ils sont plutôt light-skinned. Mais quand même. Un couple lead noir dans une comédie romantique ado sans pour autant que ce soit un black universe revendiqué, je n’en avais pas vu depuis… Bon, j’ai googlé pendant 15 minutes, j’ai essayé de fouiller mes souvenirs, mais franchement, aucun exemple m’est revenu à part Love Don’t Cost A Thing et You Got Served, maybe ? Et You Got Served est plus un film de danse qu’une vraie comédie romantique. Ou alors Let It Shine, le film Disney Channel avec Tyler Williams et Coco Jones ? Dites-moi si vous en connaissez. En tout cas, pour revenir à #Realityhigh, c’est le couple lead qui a fini de me convaincre de me caler sous la couette un dimanche matin pour procrastiner tranquillement.

La plupart des clichés du storytelling des 90’s que j’aime sont réunis ici, mais toujours avec un twist contemporain. Dans les années 90’s, Dani aurait été une nerd qui porte un appareil dentaire immonde tout le temps. Là, ce n’est que pour dormir. Dans les années 90’s, Dani serait dans une famille monoparentale et/ou dysfonctionnelle. Là, elle est dans une famille qui l’aime et la soutient dans ce qu’elle entreprend. Dans les années 90’s, Dani serait une sans-ami ou n’aurait qu’une seule meilleure amie encore plus bolosse qu’elle. Là, Dani a UN meilleur ami qui rêve d’être DJ. Dans les années 90’s, Dani aurait bossé après l’école pour se payer la fac parce que ses parents n’ont pas les moyens. Là, Dani bosse dans une clinique vétérinaire et sa préoccupation principale est de réussir l’entretien ainsi que d’avoir une lettre de recommandation pour intégrer la fac de ses rêves. Non pas que ses parents soient en mesure de lui acheter tout ce qu’elle veut, mais l’argent n’est pas un problème pour elle. Dans les années 90, Dani aurait dû avoir un talent (l’écriture, la danse, le dessin) pour séduire M. BG Hot Stuff du lycée. Là, elle séduit avec son intelligence et sa maladresse.

J’ai agréablement été surprise par le niveau de colorblindness de l’intrigue. Les habituels clichés sur les Noirs sont absents. Exemple 1 : les Noirs ne savent pas nager/ont peur de l’eau. Cameron le BG est déjà promis à une médaille olympique en natation. Il veut étudier… Bon, je ne vous dis pas parce que c’est quand même un moment cute du film, mais disons qu’être athlète n’est pas une fin en soi pour lui. Dans les années 90, il aurait été un joueur de football américain ou de basketball. Exemple 2 : il n’y a pas de house party où le hip-hop est à fond et les quelques scènes de fêtes ne font pas dans la débauche… En fait, le cameo d’un célèbre rappeur actuel n’est crédible (en tout cas pour moi) que parce que son lien à Dani se fait par la personnalité. Dani aurait été blanche, il y aurait eu un peu plus d’incrédulité de ma part mais pas tant que ça, vu le contexte.

Ce serait mentir de dire que j’ai trouvé ce film exceptionnel. Tout se devine, il n’y a pas vraiment de surprise. Le cliché du lycéen exhibitionniste qui fait tourner le proviseur en bourrique… Il y a plus original comme facteur d’humour. J’ai trouvé la suggestion d’un carré amoureux inutile. L’histoire fonctionnait déjà bien avec le triangle amoureux. L’amour queer a droit à son couple que personne ne juge. Au final, Dani et Cameron sont des personnages lisses, sans fioriture. Au-delà du fait qu’ils sont tous les deux intelligents, ils incarnent quand même les angoisses ordinaires des ados, et en étant Noirs. Quand on vous dit que c’est possible, voilà la preuve. Je sais, la société n’est pas colorblind et des films woke pour l’analyser, il en faut. Mais des films légers pour rêver romance de temps en temps pendant 90 minutes ne font pas de mal, n’est-ce pas ?

“Morne Câpresse”, un huis clos féminin en plein air

Pour ma lecture de juin, j’avais choisi Morne Câpresse de Gisèle Pineau publié en 2008. Je n’écris la review que maintenant parce que j’étais occupée et surtout j’avais besoin de prendre du recul par rapport à ce roman.

Au sommet du Morne Câpresse, dans un véritable jardin d’Eden, vit la mystérieuse Congrégation des Filles de Cham. Dirigée par la sœur Pacôme, la communauté recueille des femmes blessées par la vie : meurtrières, droguées, prostituées… Soumises à une hiérarchie inflexible, des dizaines d’adeptes œuvrent pour panser les plaies de ces filles perdues et faire respecter des rites stricts. C’est en désespoir de cause que Line, à la recherche de Mylène, sa sœur disparue, grimpe sur le Morne et s’adresse aux Filles de Cham : mais ses questions gênantes perturbent le bel ordonnancement. Derrière les apparences idylliques, ces femmes cacheraient-elles quelques lourds secrets ?

Je n’avais pas relu Gisèle Pineau depuis le collège où Un papillon dans la cité était une lecture obligatoire à un moment de la scolarité en Guadeloupe (dans les années 90 en tout cas). Comme je n’avais pas suivi son actu, commencer sa bibliographie par Morne Câpresse a été un choix un peu au hasard. C’est le mot “morne” dans le titre qui m’a attirée. Ce n’est qu’en lisant des reviews a posteriori que je me suis rendue compte qu’à aucun moment je n’avais vu le mot comme l’adjectif signifiant monotone, sans joie. Pour moi, il évoquait la signification de la colline aux Antilles, comme le suggère cette couverture que je trouve parfaite. La lokalisation est donc présente dès le titre et se retrouve dans chaque page du début à la fin.

Des descriptions vivantes

Les descriptions poétiques m’ennuient, et c’est d’ailleurs pour ça que je préfère l’écriture scénario. Pourtant, Gisèle Pineau réussit à capturer l’ambiance sans un discours mécanique en utilisant un vocabulaire simple mais précis. Chaque décor prend forme sans tomber dans le simple listing “il y a ceci, il y a cela”. C’est comme si le tableau se peint devant les yeux du lecteur. Littéralement.

Pareil pour les monologues intérieurs des personnages. Afin de guider le lecteur dans l’intrigue se déroulant avec la révélation de nouveaux éléments auxquels les personnages réagissent, il y a des changements de points de vue. Je ne suis pas fan des changements de points de vue (et surtout quand c’est dans le même chapitre) parce que JE trouve que cela crée une fausse dynamique pour couvrir la platitude de l’intrigue ou la platitude du personnage lead dont la réaction n’est pas présentée. Ici, le changement de point de vue est nécessaire pour expliquer la psychologique des personnages et peindre cette fresque où chacun, plutôt chacune, à sa place. Tout en faisant un rappel de ce que le personnage connaît quand on reprend son point de vue, Gisèle Pineau évite les répétitions en élargissant progressivement notre vision du tableau final.

Des personnages féminins complexes

Tout est dit. Chaque personnage a droit à un portrait précis qui mêle son passé et son présent. Je vous spoilerai en prenant des exemples précis… Mais cette galerie de portraits féminins offre plusieurs visages à “la femme guadeloupéenne”. Physiquement, psychologiquement. Ce sont des femmes fortes, oui, parce qu’elles ont connu l’enfer et ont survécu. Mais ce sont des femmes fragiles. Et les monologues intérieurs permettent justement d’explorer cette vulnérabilité dont elles sont conscientes, dont elles ont peur mais qu’elles acceptent. Pas d’armure de la femme potomitan. Pas d’excuse pour refuser à ces femmes leur individualité. Elles ne se définissent pas uniquement en tant que mère, soeur, épouse etc. Elles se définissent par elles-mêmes et pour elles-mêmes. Dans toute la beauté et la cruauté que l’être humain peut exprimer. Je dis oui, oui et oui.

Une Guadeloupe au bord de l’implosion

J’en suis encore au début dans mes lectures caribéennes, mais la fiction audiovisuelle actuelle propose majoritairement voire uniquement un regard masculin sur la société guadeloupéenne. Il y a ce paradoxe de louer “la femme potomitan” tout en la rendant responsable du fait que les hommes ne trouvent plus leur place dans la cellule familiale.

Les femmes ne sont jamais intégrées dans les discours sur les conflits sociaux, la violence chez les jeunes. Quand elles sont présentées en victimes, le discours reste dans le factuel. Que ressentent-elles ? Comment font-elles pour surmonter le traumatisme ? Que prévoit la société pour les protéger des hommes ? C’est d’ailleurs cette situation d’absence de discours féminin que Dyablès de TiMalo met en scène. Dans Morne Câpresse, Les Filles de Cham, elles, cherchent leurs propres solutions. La Guadeloupe décrite à travers leur regard, leur passé montre qu’aucune classe sociale n’est épargnée par le danger de la déchéance et que l’Histoire de la Guadeloupe, des Antilles est un enjeu politique, économique et social de haute importance.

Conclusion

Quand j’ai fini le roman, j’étais persuadée de ne pas l’avoir aimé. En fait, cette impression venait de mon malaise. L’écriture est fluide, mais il faut s’accrocher pour encaisser le passé des personnages, les rappels historiques et surtout l’analyse de la société guadeloupéenne contemporaine. Le sentiment d’oppression a ensuite fait place à l’admiration. Mon attachement aux personnages m’a fait passer outre ce qui m’ est rédhibitoire d’habitude (changement de points de vue, les flashbacks, beaucoup de descriptions, peu de dialogues).

Pour moi, Morne Câpresse fait partie de ces romans qui ne laissent pas indifférents. Soit on aime, soit on n’aime pas. La neutralité est impossible. Et les raisons pour lesquelles on n’aimerait pas ce roman sont probablement les raisons pour lesquelles on peut l’apprécier.

[Review] Fifty

Je me rappelle quand j’avais entendu parler de “Fifty” en 2016. J’étais en pleine introspection sur ma life, je réfléchissais à ouvrir ce blog et je me disais que jamais je ne verrais ce film au cinéma en France. Environ 18 mois plus tard, et ayant cédé à l’appel de Netflix, j’ai enfin pu visionner “Fifty”.

Résumé Netflix: A Lagos, au Nigeria, quatre femmes cinquantenaires qui ont réussi font le point sur leur vie et sur leurs amours le temps d’une semaine.

C’est la première fois que je regarde un film nigérien donc je n’ai aucun élément de comparaison sur la qualité que Nollywood offre. D’ailleurs, je me suis rendue compte après visionnage que j’avais inconsciemment pris “Sex & The City” en référence quand j’avais regardé la bande-annone alors que ce n’est pas du tout le même délire. Et tant mieux.

Pendant une centaine de minutes, Biyi Bandele nous dévoile une semaine de la vie de quatre quinquagénaires : Elizabeth la gynéco qui apprécie les toy boys ; Tola l’influenceuse au bord du divorce ; Maria qui se retrouve enceinte d’un homme marié et Kate qui se réfugie dans la religion quand sa santé se détériore. Ces femmes ont réussi. Elles ont l’argent, la réputation, une carrière à succès, elles sont en contrôle… Mais ce qui se passe dans leur vie privée les pousse à se remettre en question et à prendre du recul sur leurs priorités.

Il est rare pour un public occidental de voir l’amitié représenté par une groupe d’actrices noires. Et c’est d’autant plus rare que ce soit l’amitié dans la joie mais aussi dans la douleur qu’elle peut apporter. L’amitié est de l’amour et la véritable amitié c’est être capable de dire à l’autre qu’il s’égare mais aussi accepter de recevoir cette opinion pour rectifier le tir. Malgré les nombreux rebondissements, j’ai trouvé que l’intrigue avait quand même quelques longueurs parce qu’il n’y avait pas toujours de suivi sur les réactions des personnages ou d’interactions directes entre les amies.

La maternité est l’autre thème fort abordé. Certes, il y a Maria mais la complexité d’être mère se décline à travers chacune d’entre elles en réalité. Je ne peux pas en dire plus sans spoiler, mais disons que chaque personnage illustre les interrogations que toute mère rencontre. Bon, c’est parfois fait de façon un peu dramatique mais c’est la théâtralisation qui le veut.

Fifty m’a fait passer un bon moment. Ces femmes alliant flamboyance en toute circonstance sur une base de vulnérabilité m’ont fait sourire, m’ont émue, m’ont attendrie… Et encore une fois, une oeuvre étrangère me rappelle le manque de diversité dans la représentation des femmes noires dans le cinéma français.

“Echappée Belle” ou une Guadeloupe en mode TV-réalité

Ecrit par Valérie Siracus et publié en 2016, Échappée Belle raconte la descente aux enfers de Laurence devenue accro à la cocaïne. Voici un condensé du résumé officiel :

Laurence, jeune femme active, quitte le foyer familial pour s’installer dans son propre appartement. Au cours d’une soirée chic, elle fait la connaissance de Mike, jeune responsable commercial au charme dévastateur, qui la séduit immédiatement grâce à sa joie de vivre et sa galanterie. Elle partage avec insouciance sa vie de fêtes et de prestige.

Mais, jour après jour, le portrait de Prince Charmant moderne de Mike s’écaille laissant deviner un être manipulateur, spectre d’une vie pleine de paillettes, qu’elle n’aurait jamais imaginé. Aveuglée par son amour pour lui, elle le laisse l’entraîner sur la pente d’une dangereuse addiction à la cocaïne.

C’est alors pour cette jeune femme, une inexorable descente aux enfers.

Quand les voies de l’amour et de l’ambition vous mènent sur les chemins de la dépendance, être fort c’est parfois savoir demander de l’aide…

J’aurais beaucoup de choses négatives à dire, notamment sur la représentation des femmes et de l’amour, de la sexualité… Je vous épargne. J’ai décidé d’aborder cette review que par rapport à la lokalisation parce que c’est avant tout la raison pour laquelle j’avais choisi de lire ce roman : il parle de la Guadeloupe.

Un style chargé

Le résumé est à l’image du roman. L’édition papier fait 395 pages (grand format, pas de chapitre) mais aurait pu faire une centaine de pages en moins en enlevant les répétitions, les accumulations d’adjectifs, d’adverbes et les rares dialogues en discours direct qui avaient des phrases longues que personne ne dirait d’une seule traite dans la vraie vie et donc d’autant plus difficiles à lire comme cette phrase que je viens d’écrire. Le roman étant à la première personne du singulier, cela m’a donné l’impression que Laurence voyait tout dans la démesure en s’obstinant à décrire avec précision les mêmes choses qu’elle considère comme exceptionnelles même au bout de la 4ème fois. Dans chaque villa, “tout est beau, vraiment beau” ; “tout est grand, vraiment grand”. Chaque paysage est “époustouflant, magnifique, splendide.” Chaque plat est “délicieux, succulent”. Et parfois, ces adjectifs sont accompagnés des adverbes “totalement”, “extrêmement”… Le baromètre made in Lau* est difficile à lire. Quelle est la différence entre un plat délicieux et un plat extrêmement délicieux ? Quelle est la différence entre une vue magnifique et une vue époustouflante ?

Et c’est littéralement chaque description du début à la fin du roman… A l’évocation de chaque plat lokal que Laurence mange dans un restaurant donnant l’excuse de citer le nom d’une commune (Laurence mange 98% du temps au restaurant), j’ai eu l’impression de lire la liste checkée d’une touriste qui s’émerveille de tout. A travers le regard de Laurence, la beauté de la Guadeloupe se résume aux plats (coûteux), aux jus locaux faits maison (mangue/papaye/banane étant son préféré et toujours préparé par sa mère) et aux paysages/activités en rapport avec la mer. C’est d’autant plus frustrant de voir cette image réductrice de l’île alors que Laurence connaît une escapade à Anguilla et à Porto Rico où elle part faire une balade dans la nature, s’intéresse aux constructions historiques.

Un colorisme assumé

Si l’exagération peut passer pour les plats et les paysages, cela renforce le déséquilibre par rapport aux descriptions de personnages. Quelle est la différence entre être professionnel.le et très professionnel.le ? Quelle est la différence entre être féminine et ultra-féminine ?

Laurence porte un jugement de valeur sur le physique des autres personnages. Soit il est précisé qu’ils sont beaux, ont “un corps de rêve”, soit le physique est passé sous silence. En vérité, je suis pour le fait de limiter les descriptions physiques afin que le lecteur ait toute liberté pour s’imaginer un personnage. Par contre, oui, cela me pose problème que la couleur de peau soit utilisée pour déterminer la beauté des personnages. J’ai donné le bénéfice du doute à Laurence sur son regard coloriste. Personnage après personnage, l’absence des traits physiques typiquement noirs (la texture de cheveux, la bouche lippue, etc) le permettait jusqu’à ce qu’elle décrive un Porto Ricain comme “un vrai Porto Ricain” parce qu’il a la peau claire. Les Porto Ricain.e.s à la peau foncée ne sont donc pas de vrai.e.s Porto Ricain.e.s ? Alors comment décrirait-on un.e vrai.e Guadeloupéen.ne ?

Laurence n’est entourée que de gens au physique “idéal” dont la première caractéristique est la peau claire ou blanche. Même la photo de couverture le montre. C’était mon erreur de partir du principe que noir était la couleur par défaut parce que l’histoire se passe en Guadeloupe. Même la Baie des Flamboyants avait évité le cliché d’associer la richesse qu’avec des personnages à peau claire.

Une Guadeloupe invisible

Le seul point positif que j’ai trouvé à Echappée Belle est le sujet même. Au lieu de faire appel au cliché du jeune désoeuvré vivant dans un quartier insalubre, le thème de la drogue est abordé ici dans le contexte classe moyenne+. Cette classe moyenne+ dont les enfants ont fait de longues études et ont un salaire leur permettant de vivre correctement. Cette classe moyenne+ qui fait face aux mêmes dérives que la classe populaire. D’ailleurs, l’auteure a eu du mal à exprimer cette caractéristique de Laurence sans la faire passer pour une des filles superficielles qu’elle adore critiquer. Laurence est blasée face à la Jaguar bleue de son ex mais elle s’extasie face à un 4×4, face à une Porsche. Elle mange du lambi et de la langouste comme si c’était l’alimentation de base, passe son temps au restaurant, dans des bars branchés. Elle fait régulièrement du shopping, rarement des courses pour manger, donc elle ne mentionne pas le coût du panier basique de la ménagère quand on vit en Guadeloupe. Pourtant, elle n’a pas l’air d’être au niveau de richesse de quelqu’un qui a le luxe de ne pas avoir un budget alimentation. L’exemple le plus parlant de ce décalage dans l’attitude de Laurence pour moi est quand elle chante les louanges de Carlita, l’épouse d’un riche Porto Ricain, qui organise une manifestation caritative. Soudainement, Laurence se sent l’âme aussi de s’investir dans ce type d’actions mais à aucun moment il n’est dit concrètement si ce serait en faveur des Guadeloupéens. Pourtant, son père, homme de loi comme elle le répète à chaque fois, l’a élevée en lui dessinant une carte sociale de la Guadeloupe. Elle-même étant une professionnelle de l’urbanisme, elle est bien placée pour connaître les enjeux politico-économiques de ce domaine. Pourtant, ce n’est qu’avec la présence de son grand frère Pascal venu passer quelques jours de vacances que sont évoqués en une phrase les problèmes de la Guadeloupe que “Zone Interdite”, “Capital”, que chaque reportage sur les grandes chaînes nationales nous rappellent trois à quatre fois par an. Je ne dis pas que Laurence aurait dû passer son temps à déplorer l’état de la Guadeloupe. Je dis juste que ça fait quand même un déséquilibre quand elle vante régulièrement la beauté de la Guadeloupe sans jamais évoquer les habitants alors qu’elle appartient à un secteur stratégique du développement de l’île. Son métier fait qu’elle est confrontée à cette réalité sociale mais elle en paraît totalement déconnectée tout le temps.

Bref, vous l’aurez compris. Je n’ai pas adhéré à cette représentation monochorome de la Guadeloupe dans tous les sens du terme. Les gens, les lieux, le rythme de vie… Non pas que je pense impossible de raconter une histoire dans la société dorée guadeloupéenne. Je dis juste ne pas avoir été convaincue par l’exécution parce que les personnages étaient unidimensionnels et parfois franchement irréels. La représentation de la femme que j’ai vue à travers Laurence dont le caractère – l’indolence en moins – me rappelait trop Anastasia Steel aka Ana de 50 Shades of Grey. Se dévaloriser en se lamentant sur ses qualités ou ses atouts physiques, faire du slutshaming, juger toute femme qui peut être son égale (Sonia dont les actions réelles ne reflètent que celle d’une amitié sincère est son punching-ball préféré comme Kate pour Ana), avoir des réactions dramatiques pour un rien (surtout quand c’est Sonia). Néanmoins, il est à souligner que Laurence change de l’éternelle Antillaise potomitan qui se sacrifie pour sa famille mais dont le bien-être n’est jamais abordé. Certes, j’ai trouvé ce personage égocentrique du début à la fin et je n’ai pas vu en quoi elle avait gagné en maturité (#unpopularopinion, j’en suis sûre), mais je salue la volonté de créer un personnage féminin vulnérable dont l’existence n’est pas dédiée à celle des autres. Laurence est une femme à la recherche de son propre bonheur.

Une TV-réalité sans saveur

Quand j’ai refermé le roman, j’ai eu l’impression d’avoir assisté à la saison d’une télé-réalité. Tout est scripté, coordonné pour créer des plans caméra idylliques. La bienveillance apparaît forcée, fake. Les conversations sont vides. Tout ne tourne autour que d’un personnage, même les problèmes des autres personnages servent à montrer à quel point l’héroïne est exceptionnelle, compatissante (alors qu’elle ne l’est pas du tout). Les personnages s’inventent des vies trépidantes mais nous montrent un quotidien ennuyeux. Ceux qui sont ordinaires, avec des problèmes ordinaires, eux sont jugés ennuyeux et mis de côté. L’amour naît par coup de foudre ou par accident. Le moindre problème engendre une réaction dramatique sans passer par des actions intermédiaires (Laurence ne connaît pas la fonction “bloquer un contact” sur son téléphone par exemple). Le confessionnal où la personne justifie ses actes est remplacé par la voix-off en italique (à défaut d’une inner goddess). La famille n’apparaît que pour créer les moments émotion mais est absente de la vie quotidienne (la relation de Laurence avec son frère et sa soeur est inexistante, la distance n’est pas une excuse). Là où pour une TV-réalité, il y a un montage en ne gardant que les moments “intéressants” de la journée parce que la vie n’est pas haletante 24h/24, ici il y a peu d’ellipses temporelles. On suit Laurence dans sa routine de scènes filler répétitives comme les images de transition de décor dans une TV-réalité reprises d’un épisode à l’autre sur la même saison.

Là, j’imagine que vous vous demandez si vous aimeriez ce roman ou pas, donc ce que je dirais est que si vous avez aimé ou êtes neutre face à Twilight, 50 Shades of Grey, After alors Échappée Belle devrait vous plaire. Si vous faites partie de la Team #whysoproblematic quand vous avez lu ces romans, vous risquez probablement de penser la même chose avec Échappée Belle.

* Laurence prend l’habitude de réchauffer au four tous les matins des croissants précuits qu’elle nomme fièrement des croissants “made in Lau”… Ce qui fait l’intérêt du geste est qu’elle s’astreint à le faire chaque matin pour ses collègues, mais qu’est-ce qu’elle fait à ces croissants précuits pour qu’ils soient “made in Lau” ? A moins qu’elle fasse la pâte à croissant ?… mais elle a dit qu’elle savait à peine cuisiner au point où sa mère lui donne un livre de recettes faciles. Mais en même temps elle est capable de faire du boudin en deux heures. #ijustdontgetit