[Review] “Absent” de Sudarshan Suresh

Grâce à @Oncle_Fouyé, mon seul lien à l’actu event cinématographique de Paris, j’ai assisté à une session de projection le 17 juin lors du Champs Elysées Film Festival qui s’est tenu du 12 au 19 juin 2018. Nous étions venus voir Hair Wolf qu’il m’avait vraiment bien hypé et nous sommes repartis sous le charme du court-métrage Absent.

Une semaine après, la tendresse douce amère que j’ai ressentie pendant le visionnage est toujours vivace et je pense qu’elle le restera encore longtemps. Réalisé par Sudarshan Suresh, ce film capture la brève escapade de Zola pour échapper au poids des responsabilités quotidiennes dont celui de s’occuper d’une mère atteinte de démence. Les quelques instants volés au près d’un ancien crush lui permettent de retrouver son identité de femme et d’oublier son rôle de fille, d’un infirmière, de professeure. Il y a très peu de dialogues. Les émotions se crient à travers les situations, les regards, les silences. J’étais bouleversée au lancement du générique de fin.

Comment accepter de voir nos parents vieillir ? Comment les accompagner jusqu’au bout ? Ce sont des questions que je me suis posée quand j’ai été moi-même confrontée à ma mortalité puis en construisant ma renaissance. Nous connaissons tous ce moment où nous réhumanisons nos parents et nous redéfinissons notre identité d’enfant. Mais jusqu’à ce quel point, en tant qu’enfant, devons-nous… devrions-nous sacrifier notre vie pour prendre soin de nos parents ? A chaque personne, une réponse différente. Absent invite à s’interroger sur soi, son rapport à la famille et encourage à affronter notre vérité dans toute la cruauté qu’elle peut avoir…

Il serait difficile de parler plus en détail du film sans vous spoiler, mais il est un exemple brillant de l’universalité de la représentation en utilisant des personnages qui se trouvent être noirs. Absent a gagné un prix lors du festival. Je suis fière d’avoir contribué à cette victoire. #onsesait.

[Review] Kafou de Bruno Mourral

Réalisé par Bruno Mourral, Kafou raconte l’équipée nocturne de Doc et Zoe. Leur mission ? Faire une livraison spéciale. Les contraintes ? Ne pas baisser les vitres de la voiture, ne pas ouvrir le coffre et ne jamais arrêter la voiture. Bien évidemment, rien ne se passe comme prévu. Ils enchaînent les galères où à chaque fois ils doivent faire un choix questionnant leur humanité.

J’ai découvert Kafou au grès de mes suggestions Instagram il y a deux mois. Le film fait le circuit de festivals depuis environ un an et remporte un franc succès. C’est pour cette raison que je ne pouvais pas le louper quand je l’ai vu dans la sélection de la 13ème édition du festival européen des films indie qui a eu lieu du 4 au 6 mai. Je ne vous cache pas que j’étais partie dans l’idée de ne pas faire de review si je n’aimais pas parce que je crois que savoir se taire peut aussi être une forme de soutien parfois… MAIS il se trouve que j’ai aimé, donc je vais vous en parler avec plaisir.

Je commence par mon seul bémol : la qualité du son. Dans les moments où les acteurs chuchotaient ou criaient en parlant rapidement, le son manquait de clarté pour mon cerveau ayant déjà du mal à jongler entre le créole haïtien parlé par les acteurs avec les néologismes qui lui sont propres et les sous-titres en anglais. Mais ce n’était pas gênant pour la compréhension générale.

Je ne suis pas le public cible. Je dirais même que Kafou est à l’opposé de mon style de divertissement #fandecomédieromantique. Néanmoins, dans cette soif de références audiovisuelles antillaises qui m’anime depuis deux ans, ce court/moyen-métrage répond à nombreuses de mes attentes.

Lokalisation ? Check. Je suis loin d’être une experte de la culture haïtienne, je n’ai jamais visité Haïti donc je me doute bien qu’il y a plein de subtilités qui m’ont échappé. Néanmoins, je suis suffisamment antillaise pour me rendre compte que le film porte son identité haïtienne à travers des éléments qui parlent à la communauté antillaise dans son ensemble. Bien sûr, il y a le fait que 98,99% des dialogues soient en créole, mais c’est dans chaque détail comme la nourriture, les coiffures, les émissions radio. D’ailleurs, les émissions radio ponctuaient les silences tendus et étaient juste à mourir de rire.

Cinématographie sans dénaturer les peaux noires ? Check. Tout le film se déroule de nuit, dans un quartier mal éclairé. Cela contribue à l’ambiance inquiétante. C’est déjà un défi de filmer les peaux noires alors avoir ce rendu de texture avec des conditions extrêmes et en indie est admirable. Le DP m’a expliqué ensuite en détail le processus pour éclairer la peau. Je n’ai pas le vocabulaire technique, donc je ne vais pas me risquer à essayer de retranscrire. En tout cas, sachez que la question de la luminosité et de l’éclairage de la peau a été une réelle préoccupation pendant le tournage et pendant la post-production et ils ont bien galéré pour obtenir ce résultat.

Une histoire cohérente ? Check. Si je pouvais me permettre une comparaison, toute proportion gardée bien sûr, Kafou m’a fait penser à Old Boy de Park Chan Wook. L’enchaînement rapide des problèmes part de l’événement le plus trivial au plus extrême, mais le tout reste logique dans une brutalité comique universelle et dans la complexité d’émotions directes.

Kafou sert de teaser à un long-métrage intitulé Kidnapping S.A (Kidnapping Inc.?) Je suis vraiment curieuse de voir ce que ça donnera. J’ai vu le film avec un public restreint non-antillais où la moyenne d’âge était 50 ans. Je crois qu’iels n’avaient pas les codes pour comprendre à quel point c’était drôle… Mais genre les répliques du chef ? Toujours dans le bon timing comique.

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Je pense que voir le film avec un public antillais ne doit pas se faire dans la même ambiance. D’ailleurs, autre mini bémol, les personnages féminins… Elles sont accessoires, juste là pour performer des clichés (négatifs à mon sens) sur les femmes noires. Ceci étant dit, je ne m’attends pas à ce que chaque réalisateur soit sensibilisé à ces questions. J’espère juste que plus de films antillais mettant les femmes à leur avantage seront produits pour contrebalancer la majorité des productions ayant un fort taux de testostérone. Bref, si vous avez l’occasion de voir Kafou, n’hésitez pas. Ce sont des films comme ça qui permettent de reprendre le contrôle de la narration mais surtout d’offrir du divertissement où nos particularités reflètent l’universel.

Allez, on termine sur un léger moment fangirl. Grâce à @Oncle_Fouyé #mongarssûr qui m’accompagnait, j’ai une vidéo de moi posant mes questions lors de la séance Q&A (je n’aime pas mon accent en anglais grrr) et une photo avec Bruno Mourral qui a gracieusement accepté de prendre la pose avec moi. Cette journée restera un super souvenir.

[#webseries] “Dreaming Whilst Black” ou le quotidien d’un Afroantillais européen passionné

Ma dernière review de web série remonte à… Je ne sais même plus. Je n’avais pas le temps de me poser, mais “Dreaming Whilst Black” a secoué ma muse et balayé mon envie de procrastination.

Alors c’est la première fois que j’écris une review avant même que la saison 1 d’une web série soit entièrement disponible. Néanmoins, j’ai ressenti tellement d’enthousiasme en la visionnant dimanche dernier que je ne pouvais résister.

Créée par Adjani Salmon, “Dreaming Whilst Black” est une comédie sur le quotidien de Kwabena (et ça se prononce exactement comme ça se lit kwa-bén-a), un vingtenaire passionné de cinéma et rêvant de devenir réalisateur. N’ayant ni les finances ni le réseau, il hésite à relever le défi de faire son premier film. Et quand il tombe amoureux, il se retrouve face à des choix cruciaux. Sans compter le fait qu’il soit Noir. Les micro-agressions dont il est victime au travail et dans sa vie amoureuse sont retracées ici avec “humour”.

En réalité, la série parle bien de l’expérience noire européenne et pas juste afroantillaise. J’ai mis Afroantillais dans le titre juste parce que je suis dans une période à fleur de peau par rapport au fait que la pop culture US et européenne se construisent en partie sur le dos de la culture caribéenne sans qu’on le reconnaisse. Mon dernier exemple en date est la version Netflix de “She’s Gotta Have It”, je dois écrire à ce sujet d’ailleurs. Donc pour info, Kwabena est d’origine jamaïcaine, comme Adjani Salmon qui interprète ce personnage. Son antillanité n’est absolument pas au centre de l’intrigue, mais elle existe. Ses scènes avec sa famille sont comiques autant qu’elles sont awkward. Je ferme la parenthèse.

“Dreaming Whilst Black” s’intéresse aux problèmes ordinaires des millenials et surtout propose une représentation nuancée de la masculinité. Kwabena est le “boy-next-door”. Sa maladresse naturelle rend son personnage authentique. Je veux dire l’épisode 6 “Head in the clouds”, dont la photo à la une est extraite, célèbre le black love d’une façon inédite pour moi. Je n’ai qu’un mot à dire “onesie”! Simple mais efficace, la réalisation est mise en valeur par la qualité d’image et de son. Bref, j’adore ! Et vous-même vous savez que je n’emploie pas ces mots à la légère. Si vous souhaitez voir la websérie dans son INTÉGRALITÉ et poser des questions à l’équipe, rendez-vous le 22 avril à 18h au Hasard Ludique.

Site officiel
Instagram: @dreamingwhilstblack
Twitter: @DWBseries

Le Rêve français ou comment raviver mon désir de représentation

Je suis en pleine réflexion depuis deux semaines sur Le Rêve français. Je dois écrire un article pour Plumes noires de France (#selfpromo), mais comme je ne sais pas pour où commencer, je préfère prendre mon temps.

Mon dilemme vient du fait que ce téléfilm remplit bien la fonction d’apporter au grand public une représentation d’une histoire ignorée mais la façon dont il le fait ne me satisfait pas… Et ayant une vague idée de la difficulté pour ce genre de projets de voir le jour, je n’ai pas envie non plus d’y apporter de la négativité juste à cause de ma subjectivité et de ma sensibilité… Mais j’ai envie d’en parler quand même. Tout ce que je dis est dans le calme et dans le respect.

Je laisserai toute considération féministe pour mon article pour PNDF. Ici, j’évoquerai juste les interrogations que ce téléfilm m’a données et mon espoir de voir d’autres oeuvres apportées leur pierre à l’édifice. Au final, je pense que c’était le but de ses créateurs.

Vivre dans la Guadeloupe des années 60

Je le répète à chaque article sur une fiction grand public qui se tourne en Guadeloupe, mais ce serait bien que les décors fassent dire d’un premier coup d’oeil “c’est en Guadeloupe” et pas juste “oh la jolie carte postale qui pourrait être dans n’importe quelle île”. Comme le Rêve français devait montrer la Guadeloupe post-second guerre mondiale/début-Trente Glorieuses, multiplier les décors autre que la plage, la case en tôle et la maison moderne était difficile. Il aurait fallu des reconstitutions, des lieux historiques rénovés, bref, beaucoup de sous. Néanmoins, quand je vois les street photos sur Instagram, tellement de lieux ont le potentiel de donner une identité visuelle historique à la Guadeloupe… Je ne parle pas de monument ou de lieux symboliques comme le Memorial ACTE qui sera probablement un incontournable désormais. Je parle des espaces communs, des lieux de vie comme les rues, les écoles, le marché, les transports en commun etc… Tout ces marqueurs d’une époque qui se transmettent par les photos et par les mots mais encore peu par les images animées. Le Rêve français laisse donc entrevoir un mode de vie pour lequel j’ai littéralement 0 référence de représentation audiovisuelle.

Être ado dans la Guadeloupe des années 60

Blâmez mon habitude des dramas qui passent 4 à 5 heures sur 16 à développer l’enfance et l’adolescence des personnages, mais j’aurais aimé voir davantage le mode de vie des adolescents de l’époque. Aller à la plage, d’accord. Mais c’était quoi une fête entre jeunes de l’époque ? Quelle musique écoutaient-ils ? Quels étaient les débats autour des modes vestimentaires ? Le mouvement des droits civiques aux Etats-Unis avait-il une influence quelconque sur leur vision de la société ? Samuel n’avait-il aucune autre aspiration que d’être un sportif de haut niveau ? Qu’est-ce qu’avoir le bac représentait pour un jeune Antillais de l’époque ? Que faisait-on après le bac ? Quelles étaient les débouchées ? Je sais que ce n’était pas le but de l’histoire, mais la question qui m’animait pendant toute la première partie était c’est quoi être un ado antillais des années 60 ? Depuis que j’ai lu Au coeur du giraumon et ai vu le Gang des Antillais, je rêve tellement de références audiovisuelles pour des personnages de jeunes Afroantillais des 60’s… Quelque soit l’époque, en fait, car Neg’ Maron était il y a plus de dix ans désormais.

Je n’ai aucune idée de ce qu’a été la jeunesse de mes grands-parents. A ma connaissance, ma grand-mère n’a jamais quitté l’île. Ils sont décédés avant que je n’ai le temps de poser la question. Aurais-je même eu l’idée de la poser ? Pour l’instant, les fictions audiovisuelles sont soit dans une démarche historique/politique soit dans une démarche comique totalement dépolitisée. Mon souhait serait qu’on donne de l’importance aux Antillais en explorant leur humanité. Des Antillais qui ont dû quitter leur île pour survivre, il y en a beaucoup. Des Antillais qui ont passé leur vie sur leur île, il y en a aussi. Leur jeunesse, leurs rêves non-français méritent aussi d’être racontés.

Review Podcast #1 – Fanm On Films

Cela fait un an que j’écoute régulièrement des podcasts. Je voulais en parler sur le blog mais je ne savais pas trop comment et surtout je ne savais pas par où commencer jusqu’à ce que je découvre “Fanm On Films”.

Podcast de reviews de films haïtiens, “Fanm On Films” est mon rendez-vous dominical depuis février. Cinq épisodes sont disponibles actuellement. Cette saison 1 devrait donc s’achever prochainement, à en croire l’épisode 0. Les sujets abordés sont divers mais offrent des thématiques qui parlent à tout.e Afrodescendant.e.s comme l’immigration, le colorisme, le trafic d’enfants etc.

L’univers caribéen culturel présenté et célébré m’a séduite. Il n’y a pas de longueur prédéfinie, donc la discussion entre Martine Jean et Ella Turenne peut aller d’une vingtaine de minutes à 1 heure… En tout cas, je n’ai jamais de frustration ou de déception quand l’émission se termine. Je retire mes écouteurs avec la satisfaction d’avoir passé un moment de détente avec des amies dont les propos enrichissent ma lecture du monde.

Les +

Des voix féminines. C’est basique comme raison, mais j’aime cette formule exclusivement “fanm”.

Le va-et-vient entre l’anglais et le créole. Même au bout de cinq épisodes, mon coeur est attendri quand elles parlent en créole.

Les reviews sont généralement accompagnées d’un bonus interview avec les réalisateur.trices, ce qui permet d’en apprendre davantage sur le processus de création des oeuvres dont elles parlent.

Vous pouvez suivre le duo sur Twitter, Instagram et sur le site fanmonfilms.com

“Qui a peur de la mort ?” ou l’éternelle quête de soi

La review a mis du temps à venir parce que j’ai savouré chaque page du livre alors je l’ai lu trèèèès lentement.

Publié en 2010, Qui a peur de la mort est un roman écrit par Nnedi Okorafor. J’en avais entendu parler pour la première fois en 2017 lors de la deuxième rencontre Atayé. Le thème de la séance bookclub était les femmes badass dans la littérature de science-fiction. Mrsxroots et toutes celles présentes n’avaient pas arrêté de vanter le livre sans pour autant en parler réellement pour nous forcer à le lire. Loren du TheWhy podcast avait aussi mentionné le caractère prenant de ce roman. J’étais donc plutôt bien disposée, mais je n’étais pas encore prête à franchir le pas. 2017 a été l’année où j’ai commencé à m’interroger sur ce qu’était l’afrofuturisme. Si j’en suis encore à chercher ma propre définition (et je crois que c’est un processus sans fin), je pense que ma réflexion était suffisamment mûre en ce début 2018 pour me plonger dans Qui a peur de la mort?.

Au-delà du monde physique

A travers le regard d’Onyesonwu, les lecteur.trices découvrent une société multiculturelle, multiethnique s’inspirant directement des cultures africaines. La magie fait partie intégrante de ce monde post-apocalyptique et n’est jamais présentée de façon négative.Il n’y a pas l’opposition occidentale habituelle à la religion ni même à la science. Pour schématiser, la magie, la religion et la science sont connectées et n’existent pas indépendamment l’une de l’autre. Les initiés comme Onyesonwu sont ainsi capables de s’appuyer sur ces trois domaines pour voir, ressentir l’essence même de tout objet et être qui les entoure. Tout en naviguant entre “notre” réalité et le wilderness, la dimension métaphysique du monde, l’adolescente apprend à maîtriser et à comprendre l’importance de cette fascinante mais dangereuse omniscience.

Au-delà de l’ordre établi

Dans sa quête d’identité, Onyesonwu se bat contre les codes de la société et n’a de cesse de chercher sa place au sein de sa famille, au sein de ses pairs, au sein de sa communauté. Le conflit entre ce qu’elle doit être, ce qu’elle veut être et ce que les autres veulent qu’elle soit anime chaque scène. Son coeur et sa raison oscillent constamment entre son envie d’être libre, c’est-à-dire de vivre sans le regard pesant qu’elle subit à cause de ses origines, et son désire voire son besoin de suivre les règles pour se faire acceptée des autres. Son rite de passage à l’âge de onze ans n’est qu’une des nombreux exemples où Onyesonwu fait le choix conscient de répondre à des exigences. Et ces exigences se transforment par la suite en attentes dans le dernier tiers du roman où elle doit subir un dernier rite de passage avant de partir affronter son destin.

Au-delà de soi

Au final, ce personnage veut juste aimer et être aimée en retour. Comment s’aimer soi? Comment aimer les autres ? Elle le découvre. De l’amour parental à l’amour amical en passant par l’amour passion, Onyesonwu incarne la détermination à ne pas rester seule. C’est l’élément paradoxal que j’ai le plus aimé. Cette envie de nouer des liens, d’établir une connexion avec les autres ne l’empêche pas de s’affirmer. Bien au contraire. Elle ne cherche pas à s’effacer ou à cacher son caractère. Son impulsivité nourrit son courage et la guide pour le pire et le meilleur. Quand on ne craint pas la mort, quelle peur ne peut-on surmonter ?

Le mot de la fin

En toute franchise, mon seul point “négatif” serait le rythme. J’ai ressenti un déséquilibre entre les longues parties consacrées à l’enfance et à l’adolescence (les deux tiers du livre) par rapport à la partie action et les “combats”. D’un autre côté, la fin est tellement explosive qu’il n’était pas nécessaire de s’alourdir sur des pages et des pages… En tout cas, ce parcours initiatique est riche en terme de représentation des femmes noires. Peu importe la génération, peu importe l’importance du rôle dans l’intrigue, chaque personnage féminin est complexe et présenté en tant que tel. Les femmes sont mises au premier plan dans leur diversité et leur singularité alors que les hommes restent au second plan en tant que “supporting characters”. J’espère que cet aspect sera gardé dans l’adaptation TV. Voyage initiatique, Qui a peur de la mort ? replace les femmes noires au centre d’une narration célébrant leur force, leur vulnérabilité et leur humanité.

[Streaming Time] “After Mas” ou un Roméo et Juliette carnavalesque

Mon titre est hyper spoiler. Je sais. Mais je n’en voyais pas d’autre pour vous inviter à (re)découvrir “After Mas”.

Court-métrage de 20213 réalisé par Karen Martinez, After Mas raconte le coup de foudre entre Curtis (Khafra Rudder) et Abi (Carly Coutts) lors du J’ouvert de Trinidad. Tradition carnavalesque surtout suivie dans les îles anglophones de la Caraïbe, le J’Ouvert est une grande parade nocturne qui se finit après l’aurore. Curtis est dans le groupe des diables bleus, Abi est dans celui des diables rouges. Au coeur de la fête, ils se retrouvent à danser ensemble et poursuivent le défilé côte à côte. Echanges de regards intenses, échanges de sourire, puis la foule les sépare et c’est le retour à la réalité.

AFTER MAS trailer from Riposte Pictures on Vimeo.

Je n’ai pas envie de vous spoiler la fin. Que se passe-t-il quand la vie reprend son cours, une fois que le déguisement est retiré ? Je dirai juste que ces quelques minutes sont suffisantes pour aborder la complexité de la société caribéenne : les différences de classes sociales, le colorisme, le chômage, l’amour. Personnellement, j’ai commencé à écrire une romance de carnaval. Je suis bloquée depuis 2 ans, mais voir ce film m’a fait prendre conscience d’une partie du problème. Je me pose encore des limites et que j’ai peur d’explorer les thèmes qui m’intéressent réellement. Peut-être que je ne suis pas encore prête à l’écrire, mais je commence à voir le bout du tunnel.

“Les Rétifs” ou un quadrille littéraire mémoriel

Ma muse a longtemps refusé d’obéir à mon envie d’écrire cette review. Je pourrais tout mettre sur le dos de ma procrastination et du caractère prenant de ma vie offline… Mais en toute franchise, je ne savais pas quoi dire. J’ai quand même fini le roman depuis novembre 2017… Je crois que mon incapacité à exprimer ce que j’ai ressenti vient de l’embarras, de la frustration, la colère et la déception de connaître aussi peu cet événement de l’histoire récente de la Guadeloupe.

Bref résumé

Trois jours de révolte. Trois jours de sang. Trois jours de terreur. Trois jours où Pointe-à-Pitre a été le théâtre des luttes de pouvoir qui font trembler la Guadeloupe depuis sa “découverte” cinq siècles plus tôt (#tmtc). Nous sommes en 1967. Émilienne, 10 ans, cherche à comprendre ce qui se passe dans le monde des adultes. A l’école, son institutrice a disparu. A la maison, son père aussi. Le lecteur vit au rythme de l’angoisse, des inquiétudes mais aussi des interrogations de cette enfant. Pourquoi ? Pour quoi ? Les fantômes qui veillent sur Emilienne fournissent les explications nécessaires au gré du quadrille qu’ils dansent. Jeunes, vieux, ouvrier, entrepreneur, élève, professeur, enfant, parent… cette fresque de la société guadeloupéenne rappelle la diversité mais aussi la fragilité de l’équilibre entre ces différents liens hérités d’un lourd passé.

Une chorégraphie littéraire

Publié en 2012, Les Rétifs est le premier roman de Gerty Dambury. Sous cette plume habituellement dramaturge et poétique, le récit se transforme en spectacle intense où la Mort rôde. Au rythme du quadrille, les interludes avec les fantômes permettent de changer de point de vue en douceur. Si vous suivez ce blog, vous savez que je n’aime pas du tout le changement de point de vue, mais les propos de chaque personnage étaient si passionnants que j’avais l’impression de toujours garder la vue d’ensemble. Exactement comme s’ils étaient sur scène devant moi. La structure a la clarté d’un scénario alors que passé et présent s’entrelacent dans l’urgence du moment. Bref, c’est un roman qui se lit facilement. Avec des thèmes intemporels et une riche galerie de personnages.

La littérature, source de transmission

L’année dernière, le MLA a organisé un cycle d’événements dans le cadre de la célébration du cinquantenaire de mai 67. J’ai assisté à la séance du 6 mai où Gerty Dambury était invitée pour présenter ce roman. A cause d’un souci technique, le reportage Sonjé Mé 67 n’a pas pu être diffusé et la discussion a donc plus tourné autour des souvenirs personnels de l’auteure. J’ai retenu que des décennies s’étaient écoulées avant qu’elle ne rediscute en détail de cet épisode avec sa famille. Comme pour beaucoup de Guadeloupéen.ne.s de sa génération, Mé 67 est resté présent dans les mémoires mais rarement voire jamais évoqué par la suite. On en revient toujours à la question de la transmission.

Pour les générations actuelles de 50 ans+ qui ont fait l’Histoire de la seconde moitié du XXe siècle, tout paraît une évidence. Elles ont vécu, partagé ces moments. Rien n’a besoin d’être expliqué… D’autant plus quand il y a des questions aux réponses inconnues, quand il y a des incompréhensions qui perdurent dans le temps. Les deux générations qui suivent, dont la mienne, se retrouvent donc face à un passé-puzzle à reconstruire pour comprendre ce qui s’est passé. J’avais posé la question à Gerty Dambury sur son avis par rapport au fait que la majorité des jeunes de 30 ans et moins ne connaissent pas ou connaissent mal l’histoire récente de la Guadeloupe. Elle avait reconnu être incapable de donner un facteur précis si ce n’est qu’il y avait peut-être un manque d’intérêt envers les initiatives de transmission proposées au grand public. Je pense qu’il y a une part de vérité, mais je crois aussi que le silence des parents et les grands-parents sur cet aspect de notre identité est une autre explication. Comment parler de moments douloureux ? Quand parler de ces moments douloureux ? Telle est la difficulté de la transmission.

L’art reste le moyen le plus populaire pour intriguer, susciter de l’intérêt et pousser l’être humain à s’interroger. Sans tomber dans le militantisme ou dans une forme de radicalisme, Les Rétifs offre un éclairage fictionnel d’une douceur intense sans jamais chercher à dissimuler ou à se détourner de la violence des événements.

Mot de la fin

Si j’avais lu Les Rétifs en 2012/2013, je n’aurais probablement pas été réceptive parce que je n’étais pas dans l’état d’esprit pour l’accueillir dans mon esprit et dans mon coeur. L’antillanité qui transparaît dans chaque scène, chaque mot m’aurait été insupportable… Ou alors peut-être que cela m’aurait aidé dans mon processus de réconciliation. On ne le saura jamais. En tout cas, en 2017, j’étais prête. Ce roman fait partie de ceux qui m’accompagneront dans ma vie et que je prendrai plaisir à relire. Je suis sûre que j’y trouverai à chaque fois quelque chose de différent qui me poussera à m’interroger sur la personne que je suis, la personne que je veux être.

Tout comme Un papillon dans la cité ou La Rue Case-Nègre étaient des incontournables dans les lectures scolaires pour les enfants antillais des années 90, j’espère que Les Rétifs le sera dans les années à venir.

PS : pour une narration audiovisuelle récente de Mé 67, vous pouvez regarder l’excellent documentaire de Mike Horn tourné en 2017 et diffusé sur France Ô début 2018 : Mai 67, ne tirez pas sur les enfants de la République.

“Crystal Rain” ou bienvenue dans un space opera afrocaribéen

Comme vous le savez, et je vous le dis si vous ne le savez pas, je me suis enfin mise à la science-fiction. Avec des personnages noirs, bien sûr. J’ai longtemps cherché des histoires qui se déroulent aux Antilles et je suis tombée sur la saga Xenowealth de Tobias S. Buckell. Les versions kindle des 2 premiers volets étaient vraiment cheap, donc j’ai sauté sur l’occasion. Je ne regrette pas mon choix.

Pour une fois, je n’ai pas envie de trop spoiler. Raison 1. Je n’ai lu que le premier volet, “Crystal Rain” (2006), donc je préfère attendre d’avoir tout lu avant d’émettre un jugement sur les événements de l’histoire (oui, je serai un peu agacée de m’être trompée dans mes prédictions #impettylikethatsometimes). Raison 2. J’ai lu en anglais et, en toute franchise, c’était compliqué parce que je ne suis pas habituée aux particularités du phrasé, de la grammaire ni même du vocabulaire utilisés dans la Caraïbe anglophone. Je n’ai donc pas envie de m’avancer ou de donner des explications pour me rendre compte dans un an que j’avais mal compris. Ceci étant dit, je peux quand même vous donner un avis général.

Un storytelling éclaté

Tobias S. Buckell utilise le point de vue omniscient. Je n’aime pas en général, d’autant plus quand il y a beaucoup de personnages. Passer du point de vue de l’un à l’autre dans le même paragraphe me donne mal à la tête, surtout quand on s’intéresse à un personnage qui ne m’intéresse pas. Et la barrière de la langue rendait la concentration d’autant plus ardue. D’un autre côté, l’effort demandé peut être vu comme positif parce que cela signifie que le lecteur doit s’investir complètement… Bref, j’ai commencé le volet 2 Raggamuffin, je constate que la structure est similaire, donc c’est bien un choix narratif. Je n’aime pas, mais le thème est tellement intéressant que je suis passée outre.

Un univers en 3D

La colonisation, la déportation, le massacre des populations, ces événements réels qui ont jalonné l’histoire caribéenne sont repris ici pour créer un univers riche et divers. L’affrontement entre deux peuples aux cultures, aux cultes différents sert de toile de fond pour mettre en scène des personnages aux caractéristiques familières pour les Antillais. On peut s’amuser à établir des correspondances avec les îles francophones, anglophones, hispanophones voire avec les pays sud-américains. La technologie décrite mêle futurisme et passé, notamment avec la course poursuite en montgolfière/nacelles. Malgré un style d’écriture plutôt lourd, l’auteur fait vivre ce pays imaginaire et s’assure de donner toutes les clés pour que le lecteur comprenne.

Les multiples facettes de la masculinité noire

Si Tobias S. Buckell avait écrit ce roman en 2016/2017, il aurait certainement traité différemment la question du handicap. John, le personnage principal, a perdu une main. Les descriptions le rappellent de façon plutôt… maladroite dès qu’il doit utiliser son crochet. Notez que je ne sais pas comment j’écrirais un personnage avec un crochet, donc je ne jette pas la pierre. Je dis juste que c’était répétitif à lire et il y avait peu de variations dans les descriptions. A un personnage près, tous les personnages importants du tome 1 sont des hommes, ce qui donne l’occasion de dresser différents portraits avec toutes les nuances de noir. Peut-être qu’on pourrait effectivement utiliser le colorisme comme grille de lecture parce que les personnages mis en avant ne semblent pas être considérés comme des foncés de peau. Je ne rentre pas dans le débat cette fois-ci. En tout cas, qu’ils aient le crâne rasé, qu’ils portent des locks, qu’ils soient immortels ou pas, ces hommes noirs explorent des émotions universelles comme la peur, le courage, la lâcheté… mais aussi la fragilité, la sensibilité, l’amitié, la loyauté, la parentalité, la fidélité, l’amour.

Conclusion : je ne peux pas dire que le storytelling m’ait transportée. Je dirais même que ça a été un frein. Néanmoins, je suis en demande de ce genre d’histoires, l’effort mis en oeuvre pour créer cet univers font que j’ai apprécié ce divertissement et je continue avec le tome 2.