Ô Madiana, un outil de la transmission culturelle antillaise

Le 14 octobre, j’ai assisté à l’avant-première du film O Madiana. Il s’agit de la version restaurée de 1979. Je n’avais aucune idée de son existence jusqu’à ce que @_Fouye me parle de la semaine du film de la Caraïbe et des Outre mer en septembre. J’ai regardé le programme et il n’y a que les films du week-end (en même temps, je ne peux pas sortir en semaine de toute façon vu que j’ai un emploi maintenant) qui m’intéressaient. Je n’irai pas revoir Siméon, mais je me suis dit que je ne pouvais pas laisser passer O Madiana, d’autant plus qu’il y avait une séance questions-réponses avec le scénariste et réalisateur Constant Gros-Dubois.

Un storytelling complexe

C’est le seul point “négatif” pour moi. Malgré le fil conducteur, le déroulement de l’intrigue part un peu dans tous les sens. Les changements d’état psychologique des personnages ne sont pas toujours montrés. Ces ellipses temporelles donnent l’impression que ces personnages sont des personnages juste là pour recréer des situations réalistes et non des personnages à qui on insuffle la vie. A l’instar de la séquence d’ouverture qui concerne des personnages secondaires n’ayant de relation avec les personnages principaux que dans les 20 dernières minutes du film, le scénariste/réalisateur a mis l’accent sur “l’avant/après” sans insister parfois sur le “pendant” ou le “comment”. Par exemple, il n’y a pas d’explication sur la création des liens entre les personnages antillais, la voix des enfants est passée sous silence. Les personnages ne sont définis que par leurs moments de souffrances. Le lien, la solidarité se voient dans certains moments, et pas d’autres sans qu’il y ait des explications concrètes. Au cours de la séance de questions-réponses, j’ai eu indirectement la réponse à cette interrogation. L’objectif de Constant Gros-Dubois était de montrer les difficultés que rencontrent les Antillais immigrés, et non de montrer la vie des Antillais immigrés. Cette grille de lecture justifie les choix dans la narration. Je n’y adhère pas complètement, mais je la comprends. Emploi et logement sont deux aspects à travers lesquels se manifeste le racisme. 90 minutes, c’est court et en même temps, c’est long quand on est face à des situations d’injustice qui s’enchaînent.

Un quotidien de souffrance

La force du film est son authenticité. Chaque situation avait de quoi résonner dans le coeur de tout migrant. Les dialogues sont théâtralisés, ce qui rendent les propos racistes de certains personnages d’autant plus péremptoires. Ce qui est troublant est le racisme clairement exprimé par les personnages blancs. Pas de white savior (désolée pour l’anachronisme du terme), les rares Blancs de l’histoire sont dans le conflit soit parce qu’ils sont eux-mêmes frustrés de la situation des Antillais comme le personnage joué par Anémone, soit parce qu’ils sont des antagonistes comme les loueurs de maison, le patron de Léontine.

Au-delà du racisme envers les Noirs, le discours est également sans détour sur les problèmes spécifiques des Antillais. Cette quête d’identité en tant qu’individu, en tant qu’Antillais, en tant que Français… Ces questionnements se posent à travers différentes générations. De Robert et Léontine “fraîchement” arrivés de Martinique à leurs amis Jonas et Lucien qui ont vécu ce rêve avant eux en passant par Jimmy et Annie, jeunes adultes nés en Martinique mais ayant vécu toute leur vie dans un Paris où ils ne sont pas heureux. Ce qui est troublant est le mal-être exprimé par ces personnages avec des termes que j’entends encore aujourd’hui.

Robert et Léontine ont des procédés opposés pour lutter contre le déraillement de leur vie. Lui se réfugie dans une africanité d’apparat, elle se réfugie dans un blanchiment de sa mentalité jusqu’à tomber en dépression. Le mot est prononcé et il ressort d’autant plus pour un spectateur de 2017 puisqu’on a l’impression que la santé mentale des Noirs dans les médias était un tabou jusqu’à il y a une dizaine d’années ? Constant Gros-Dubois étant médecin, il n’y a pas à s’étonner de cette dimension médicale dans le choix narratif puisqu’il survole aussi le problème de la drogue chez les jeunes, mais je crois qu’il était important de le souligner.

Un témoignage du bouillonnement de l’entertainment antillais

Le paradoxe avec O Madiana est que ce film met en scène le déracinement… ou plutôt la revendication de racines qui s’autogénérent en donnant de la visibilité à des acteurs que l’industrie du cinéma français considère encore comme des étrangers et qu’elle laisse dans l’ombre. J’ai oublié son nom (sorry), mais le petit-fils de Darling Légitimus… ou le neveu de Théo Légitimus (vraiment sorry de ne pas avoir retenu sa présentation) leur a rendu un vibrant hommage ainsi qu’à Benjamin Jules-Rosette, le fondateur du théâtre noir qui tient ici le rôle principal. Il a rappelé que l’absence de ces oeuvres, le manque de reconnaissance de ces acteurs et actrices empêchent le travail de transmission d’une génération à l’autre, ce qui donne l’impression d’un éternel recommencement artistique alors que les bases ont été posées dès les années 70/80.

Benjamin Jules-Rosette était présent lors de la projection (black don’t crack, les gens) et il était assez ému. Néanmoins, ce qui m’a vraiment touché c’est la femme élégante assise juste derrière moi que je n’ai vu qu’au moment de sortir de la salle. Malgré les années, je l’ai reconnue tout de suite. C’était Rose-Marie Fixy, celle qui joue Léontine. Je lui ai serré la main et je lui ai dit merci pour le film. Elle est restée discrète et je n’ai pas dit plus parce que j’avais peur de l’importuner, d’autant plus que ses ami.e.s du théâtre sont venus la saluer. Mais j’aurais aimé lui dire à quel point son personnage m’a émue. Le film est résolument construit à partir du regard masculin, mais les figures de femmes esquissées suggéraient la richesse des histoires à raconter sur cette époque.

Transmission, transmission, transmission

Quand j’ai ouvert mon blog, c’était tout à fait dans l’idée de garder ma trace de ces maillons de la chaîne dans la transmission de nos identités caribéennes. En écoutant la génération des quinquagénaires et au-delà, j’ai toujours le sentiment qu’ils trouvent que la génération des trentenaires et quadragénaires d’aujourd’hui est l’unique responsable de ce manque de transmission, que les ados des années 80/90 refusaient d’écouter, de s’intéresser au vécu de la génération des parents et grand-parents. Néanmoins, la communication doit se faire à double-sens. Quand ce film est sorti en 1979 a-t-il aidé à ouvrir des discussions au sein des familles ? On sait que les relations entre la famille restée sur l’île et la famille en France hexagonale peuvent parfois être tendues à cause de la méconnaissance mutuelle des quotidiens. Ce film toujours d’actualité montre parfaitement ce qui se passe de ce côté de l’Atlantique, sans dramatiser, sans embellir. Un DVD est en cours de préparation. J’espère que O Madiana sera aussi disponible en streaming afin de faciliter l’accès à cette histoire des premières générations de la diaspora afroantillaise.

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