The Lesson ou une humanisation de la Caraïbe en science-fiction

J’ai lu “The Lesson” de Cadwell Turnbull vers la fin de l’été 2019 après la recommandation enthousiaste d’une bookstagrammeuse. Et je n’ai pas été déçue.

Le résumé de “The Lesson” serait : que feriez-vous si un peuple alien super puissant débarquait sur Terre pour une visite qui dure plusieurs années ? Auriez-vous la méfiance de Patrice, une adolescente ordinaire ? Ou alors seriez-vous aussi fasciné que Derrick, son ami d’enfance et premier amour, qui veut tout connaître de ces aliens ?

Il m’a fallu quelques mois et une rapide relecture pour essayer de verbaliser tout ce que j’ai ressenti… Au-delà du thème fil conducteur de la colonisation, cette histoire offre une représentation contemporaine de la Caraïbe.

La vie à la caribéenne

La première partie du roman est consacrée à l’introduction des personnages à travers des situations de la vie quotidienne. Derrick et Patrice rentrant du collège, la grand-mère de Derrick lui demandant de faire la vaisselle, Patrice cherchant à avoir une discussion avec son père Jackson à l’aube de la retraite, Jackson et son épouse Aubrey en pleine dispute… Tout est dans le détail anodin comme le fait d’avoir des habits de maison, de se plaindre d’une coupure d’eau ou d’électricité, de tchiper à une réflexion, de passer un week-end sur une autre île, de réfléchir à aller sur le continent pour ses études supérieures… Les descriptions des lieux, des bruits, des odeurs sont particulièrement vivaces. Cadwell Turnbull nous plonge au cœur d’un modèle de vie authentiquement caribéen.

Des familles caribéennes

Et ce modèle de vie passe par une représentation diversifiée de la famille. Derrick et sa sœur Lee sont élevés par leur grand-mère. Patrice est l’enfant unique de Jackson et Aubrey qui ont une quinzaine d’années de différence. Leur couple est au bord de l’implosion quand l’histoire commence… Le décompte des jours précédant l’arrivée du vaisseau spatial permet d’explorer les doutes et questionnements existentiels auxquels sont confrontés les personnages principaux. L’irruption du peuple Ynaa dans leur vie faussement paisible les bouscule dans leur prise de décision et les pousse à reconsidérer leurs priorités.

Et tout au long du roman, les cellules familiales se font et se défont. Des liens se forment, des liens se coupent, des liens s’approfondissent. Se dessine alors toute une communauté dans la deuxième partie où la moindre action individuelle a des répercussions sur le collectif.

Des vulnérabilités

Ce serait difficile d’évoquer les personnages féminins sans vous gâcher quelques révélations… Disons que les femmes font avancer l’intrigue. Les hommes sont des témoins, des observateurs qui suivent le mouvement parce qu’ils n’ont pas le choix. J’en parle régulièrement dans mon podcast Karukerament. Les hommes de la Caraïbe ont rarement une représentation positive en fiction… ou alors ils sont des Mary Sue au masculin avec un rôle mineur. “The Lesson” prend le contre-pied en proposant deux points de vue masculins : Jackson et Derrick. Deux générations. Des dilemmes différents sauf celui de s’épanouir sans blesser son entourage. Il ne s’agit pas de les rendre parfaits mais plutôt de suivre leur cheminement pour faire ce qui est juste. Leur vulnérabilité s’exprime aussi bien dans la solitude que face à leurs proches. Ici, la souffrance masculine se voit, se verbalise. Et pourtant, les critiques que j’ai lues déploraient généralement le développement des personnages qui serait desservi par la narration éclatée et le peu d’attention portée à leur ressenti… Personnellement, cela ne m’a pas dérangée parce que les tranches de vie décrites étaient suffisantes pour créer du lien dans l’intrigue principale. Et il n’y avait pas d’ambiguïté sur les sentiments des personnages féminins. Les discussions sont courtes mais franches. Les situations sont suffisamment claires sans explication supplémentaire. C’est ce qui m’a le plus séduit chez les personnages : leur sobriété. Même dans des actions excessives. Et c’est une sobriété qui peut être la conséquence de leur capacité de résilience, leur capacité à aller de l’avant même dans la tragédie.

Et la colonisation ?

Franchement, je ne vois pas le peuple alien comme une allégorie du Blanc colonisateur. Techniquement les Ynaa n’interviennent pas dans l’économie ni dans la politique de l’île. Ils n’exploitent même pas le territoire… À terme, leur mission pourrait devenir la colonisation, mais ce n’est pas encore le cas.

Par contre, “The Lesson” propose une contextualisation détaillée de l’histoire de la Caraïbe. Des Amérindiens au lien contemporain avec les États-Unis en passant par les 400 ans d’occupation européenne, ce roman raconte la souffrance et la réalité de ce qu’ ont été la colonisation et l’esclavage dans la Caraïbe tout en démontrant que rien, absolument rien, ne peut les justifier.

“The Lesson” s’inscrit dans une science-fiction caribéenne questionnant la définition de l’humanité en puisant directement dans l’Histoire si particulière de cette région.