The Lesson ou une humanisation de la Caraïbe en science-fiction

J’ai lu “The Lesson” de Cadwell Turnbull vers la fin de l’été 2019 après la recommandation enthousiaste d’une bookstagrammeuse. Et je n’ai pas été déçue.

Le résumé de “The Lesson” serait : que feriez-vous si un peuple alien super puissant débarquait sur Terre pour une visite qui dure plusieurs années ? Auriez-vous la méfiance de Patrice, une adolescente ordinaire ? Ou alors seriez-vous aussi fasciné que Derrick, son ami d’enfance et premier amour, qui veut tout connaître de ces aliens ?

Il m’a fallu quelques mois et une rapide relecture pour essayer de verbaliser tout ce que j’ai ressenti… Au-delà du thème fil conducteur de la colonisation, cette histoire offre une représentation contemporaine de la Caraïbe.

La vie à la caribéenne

La première partie du roman est consacrée à l’introduction des personnages à travers des situations de la vie quotidienne. Derrick et Patrice rentrant du collège, la grand-mère de Derrick lui demandant de faire la vaisselle, Patrice cherchant à avoir une discussion avec son père Jackson à l’aube de la retraite, Jackson et son épouse Aubrey en pleine dispute… Tout est dans le détail anodin comme le fait d’avoir des habits de maison, de se plaindre d’une coupure d’eau ou d’électricité, de tchiper à une réflexion, de passer un week-end sur une autre île, de réfléchir à aller sur le continent pour ses études supérieures… Les descriptions des lieux, des bruits, des odeurs sont particulièrement vivaces. Cadwell Turnbull nous plonge au cœur d’un modèle de vie authentiquement caribéen.

Des familles caribéennes

Et ce modèle de vie passe par une représentation diversifiée de la famille. Derrick et sa sœur Lee sont élevés par leur grand-mère. Patrice est l’enfant unique de Jackson et Aubrey qui ont une quinzaine d’années de différence. Leur couple est au bord de l’implosion quand l’histoire commence… Le décompte des jours précédant l’arrivée du vaisseau spatial permet d’explorer les doutes et questionnements existentiels auxquels sont confrontés les personnages principaux. L’irruption du peuple Ynaa dans leur vie faussement paisible les bouscule dans leur prise de décision et les pousse à reconsidérer leurs priorités.

Et tout au long du roman, les cellules familiales se font et se défont. Des liens se forment, des liens se coupent, des liens s’approfondissent. Se dessine alors toute une communauté dans la deuxième partie où la moindre action individuelle a des répercussions sur le collectif.

Des vulnérabilités

Ce serait difficile d’évoquer les personnages féminins sans vous gâcher quelques révélations… Disons que les femmes font avancer l’intrigue. Les hommes sont des témoins, des observateurs qui suivent le mouvement parce qu’ils n’ont pas le choix. J’en parle régulièrement dans mon podcast Karukerament. Les hommes de la Caraïbe ont rarement une représentation positive en fiction… ou alors ils sont des Mary Sue au masculin avec un rôle mineur. “The Lesson” prend le contre-pied en proposant deux points de vue masculins : Jackson et Derrick. Deux générations. Des dilemmes différents sauf celui de s’épanouir sans blesser son entourage. Il ne s’agit pas de les rendre parfaits mais plutôt de suivre leur cheminement pour faire ce qui est juste. Leur vulnérabilité s’exprime aussi bien dans la solitude que face à leurs proches. Ici, la souffrance masculine se voit, se verbalise. Et pourtant, les critiques que j’ai lues déploraient généralement le développement des personnages qui serait desservi par la narration éclatée et le peu d’attention portée à leur ressenti… Personnellement, cela ne m’a pas dérangée parce que les tranches de vie décrites étaient suffisantes pour créer du lien dans l’intrigue principale. Et il n’y avait pas d’ambiguïté sur les sentiments des personnages féminins. Les discussions sont courtes mais franches. Les situations sont suffisamment claires sans explication supplémentaire. C’est ce qui m’a le plus séduit chez les personnages : leur sobriété. Même dans des actions excessives. Et c’est une sobriété qui peut être la conséquence de leur capacité de résilience, leur capacité à aller de l’avant même dans la tragédie.

Et la colonisation ?

Franchement, je ne vois pas le peuple alien comme une allégorie du Blanc colonisateur. Techniquement les Ynaa n’interviennent pas dans l’économie ni dans la politique de l’île. Ils n’exploitent même pas le territoire… À terme, leur mission pourrait devenir la colonisation, mais ce n’est pas encore le cas.

Par contre, “The Lesson” propose une contextualisation détaillée de l’histoire de la Caraïbe. Des Amérindiens au lien contemporain avec les États-Unis en passant par les 400 ans d’occupation européenne, ce roman raconte la souffrance et la réalité de ce qu’ ont été la colonisation et l’esclavage dans la Caraïbe tout en démontrant que rien, absolument rien, ne peut les justifier.

“The Lesson” s’inscrit dans une science-fiction caribéenne questionnant la définition de l’humanité en puisant directement dans l’Histoire si particulière de cette région.

“Learning to Breathe” ou de la difficulté d’être une adolescente caribéenne

J’ai lu “Learning To Breathe” (2018) pour préparer l’épisode 2 de Karukerament consacré à l’apprentissage de l’amour et de la sexualité dans la Caraïbe. Tout comme le film “Rain”, ce roman se déroule dans les Bahamas. J’ai mis du temps à poser des mots sur ce que j’ai ressenti pendant ma lecture

[TW] Ce roman traite de viol et d’agression sexuelle sur mineur. Je trouve que l’auteur aborde ce sujet avec délicatesse mais de façon directe sans euphémisme. J’essaierai humblement de faire la même chose. Il y aura quelques spoilers.

Écrit par Janice Lynn Mather, “Learning To Breathe” raconte le voyage intérieur d’Indira alors qu’elle se retrouve propulsée violemment dans le monde des adultes. Cette jeune Bahamienne enceinte à 16 ans doit prendre des décisions qui changeront sa vie à jamais. En 300 et quelques pages, nous l’accompagnons dans ses doutes, dans ses peurs alors qu’elle prend progressivement le contrôle de son corps, de son esprit et de sa vie.

Le contrôle de son corps

Le titre du roman signifie “En apprenant à respirer”, et c’est littéralement ce qu’Indira fait : reprendre le contrôle de son corps. Elle se le réapproprie de deux façons. Tout d’abord dans la prise de conscience de sa grossesse. Les premières pages du roman décrivent les changements physiques de son corps. Des changements qu’elle a eu du mal à interpréter parce qu’elle était dans une relative ignorance du fonctionnement du corps féminin en âge de procréer. Seule, sans adulte de confiance vers qui se tourner, elle se réfère à un livre d’anatomie que sa grand-mère lui avait donné avant qu’elle n’emménage chez sa tante. Dans ce livre, Indira lit les annotations de sa grand-mère qui décrit ce qu’elle a elle-même vécu en étant enceinte. Cette transmission indirecte correspond à ce lourd silence autour de l’éducation à la sexualité dans la Caraïbe. La parole est tabou. La mère est absente. Janice Lyne Mather prend donc le contre-pied de la morale culpabilisante de certaines représentation et offre un point de vue contemporain où le santé physique de la jeune fille est la priorité. Dans la dernière phase du roman, Indira consulte une médecin qui n’est pas dans le jugement et qui a le comportement rassurant que toute femme est en droit d’attendre. Le moment où Indira choisit de garder le bébé marque la fin du processus de la reprise de contrôle.

La seconde façon dont elle se réapproprie son corps correspond à une métaphore filée visuelle. Indira apprend à respirer en découvrant les bases du yoga. A divers moments de l’intrigue, elle tente de faire du yoga pour faire le vide dans sa tête. En vain. Plus elle essaie et rate, plus elle se rend compte de sa difficulté à se placer au centre de sa propre attention. Le moment où Indira réussit à atteindre son point d’équilibre, c’est aussi le moment où l’intrigue se dénoue. Ce corps qui respire au rythme qu’elle choisit consciemment illustre la victoire d’Indira sur les chaînes mentales qui l’étouffaient.

Le contrôle de son esprit

Avec sa pudeur d’enfant, Indira décrit les situations d’agression sans détail graphique. Une série de flashbacks nous met à distance des faits dont nous reconstituons le fil. La narration met surtout en avant le mécanisme de défense mentale que le personnage met en place pour survivre quand son cousin veut lui imposer des relations sexuelles. En état de choc, l’esprit d’Indira se met en pause. C’est instinctif. Ce qui est intéressant dans ce roman est de voir comment elle surmonte ce traumatisme et trouve l’apaisement.

A quel futur peut-elle aspirer ? Dans sa quête pour comprendre son passé et son présent, le personnage exprime une vulnérabilité qui n’est jamais considérée comme une faiblesse mais qui l’aide au contraire à s’affirmer. Il ne s’agit pas pour Indira de devenir une femme potomitan comme sa grand-mère qui, on imagine facilement, a dû encaisser de nombreuses violences. Il ne s’agit pas non plus pour elle d’être une femme fuyant toute responsabilité à cause de ces mêmes violences comme sa mère a pu l’être. Et, même si l’histoire lui offre un modèle de réussite à suivre, Indira cherche avant tout à définir la vie qui lui convient. Pour elle, apprendre à respirer, c’est aussi apprendre à être à l’écoute de sa santé mentale. Le terme n’est jamais employé en tant que tel, mais le simple fait qu’Indira se force à pratiquer le yoga malgré sa réticence voire scepticisme sur l’intérêt de l’activité ouvre la discussion sur la place accordée au bien-être mental dans la société caribéenne. En prenant le contrôle de son corps et de son esprit, elle finit par reprendre le contrôle de sa vie.

Le contrôle de sa vie

Le thème de la grossesse adolescente est un incontournable de la représentation des jeunes filles. Comme si l’existence d’une femme, comme si la valeur de cette existence se limitait à faire des enfants. Les rêves, les ambitions, le développement personnel indépendamment du fait de fonder une famille restent encore trop peu explorés quand l’individu est une adolescente. Ceci est un débat pour un autre jour. Quoi qu’il en soit, “Learning To Breathe” présente ce thème avec simplicité et honnêteté. Nous découvrons Indira alors qu’elle fait la transition du déni à l’acceptation de cette grossesse indésirée. Elle met peu à peu des mots sur les violences psychologiques et physiques qui lui ont été infligées. L’histoire se termine quand elle arrive à verbaliser elle-même son statut de victime. Non seulement elle le verbalise, mais elle agit. Certes, elle a des gens autour d’elle qui l’aident, qui peuvent donner leur avis, mais ils restent à son écoute. S’extraire d’un environnement familial toxique, garder un bébé conçu dans la violence, confronter son agresseur… Indira accomplit seule chaque action avec le soutien inconditionnel de son entourage qui lui permet de faire ses choix avec la pleine liberté de son libre-arbitre. Pour elle, apprendre à respirer, c’est aussi apprendre qu’elle a le droit à l’erreur et qu’elle est capable de se relever.

J’ai mis du temps à écrire cette review. J’avais d’abord pensé me concentrer sur l’analyse de la représentation de la famille caribéenne autour du triptyque grand-mère/fille/petite-fille et de leur rapport aux hommes. Cependant, j’aurais probablement paraphrasé mon podcast donc j’ai préféré suivre l’approche de l’auteur qui garde constamment son personnage féminin adolescent au coeur d’une intrigue chargée émotionnellement. Indira est une jeune fille ordinaire. Je l’aurais qualifiée de résiliente au début, mais ce n’est même plus de la résilience quand on transforme sa vie complètement et qu’il n’y a aucune possibilité de revenir en arrière. La rage de vivre dont elle fait preuve en toute circonstance fait d’autant plus briller une vulnérabilité présente tout au long de ce récit fait à la première personne. Elle tire sa force de ses doutes et de ses faiblesses. A partir du cliché du parcours du combattant de l’adolescente enceinte, Janice Lynn Mather développe donc un personnage complexe et ancré dans une réalité culturelle où se confrontent vision traditionnelle et vision contemporaine de ce que signifie grandir quand on est Caribéenne.

“Musical Youth”ou une adolescence caribéenne du 21ème siècle

Je continue de lire plutôt régulièrement, mais je ne rends plus compte de tout ce que je lis. Je publie des flash reviews et je garde les reviews bloggesques pour les livres qui ont fait vibrer mon coeur et m’ont transformée.

Mon premier roman coup de cœur de 2019, c’est “Musical Youth” (2014*) de Joanne C. Hillhouse. Je suis tombée dessus par hasard en faisant des recherches pour l’épisode 3 de Karukerament il y a environ deux mois… Depuis, Zahara et Shaka, les deux personnages principaux, visitent spontanément mes moments de daydream (ce mot est plus cool que rêvasserie, non ?).

“Musical Youth” ne dure que le temps d’un été. Un été où Zahara et Shaka participent à un projet musical, l’occasion pour eux de se découvrir, de s’interroger sur ce qu’ils souhaitent devenir et de faire leurs premiers pas significatifs vers l’âge adulte.

Si je devais qualifier cette histoire… Je dirais qu’elle est authentiquement caribéenne.

Authentique comme leur modèle familial

Un jour, nous arriverons peut-être à normaliser la famille caribéenne où le père est présent et assume son rôle. Un jour, peut-être. En attendant, il est toujours possible de nuancer le portrait négatif de la paternité caribéenne. C’est ce que fait Joanne Hillhouse en humanisant les deux pères dont l’absence est expliquée précisément. A la fin du roman, il n’y a plus aucun non-dit, ce qui permet à Zahara et Shaka de continuer à se construire. Ils ont toutes les cartes en main pour gérer chacun à leur manière leur rapport à ces pères qui ne feront jamais partie de leur vie… Zahara peut compter sur l’amour de sa grand-mère, Shaka sur celui de sa mère et de son grand-père.

Authentique comme leur quotidien

L’intrigue se déroule à Antigua and Barbuda. Les personnages s’expriment en patois. Pas besoin de longues descriptions qui s’étalent sur des pages pour faire vivre la particularité et la beauté caribéennes de la nourriture, des espaces verts, de l’architecture et de la musique. Mais “Musical Youth” représente surtout une façon d’aborder la vie avec résilience sans perdre l’espoir de faire changer les choses.

Zahara vient de la classe moyenne basse, va dans un lycée privé catholique. Shaka vient d’un milieu modeste, va dans un lycée public. Leur quotidien se limite aux cours, aux activités périscolaires et au foyer familial. Il n’y a rien de flamboyant dans leur environnement. Leur bonheur et leur bien-être ne dépendent jamais du matériel.

Pas de voiture flashy, pas de course effrénée pour être le/la plus fashion, pas de soirées alcoolisées pendant que les parents sont en déplacement, pas d’usage de drogue… Bref, ils ne sont pas à la recherche de sensations fortes extrêmes habituellement décrites chez les adolescents des années 2010. Ou disons plutôt qu’ils sont à la recherche d’un autre type de sensations. Celles provoquées par la mise en pratique de leur passion pour la musique, par l’amour qu’ils portent à leur entourage.

Leur utilisation du téléphone portable est tellement réduite que je me suis identifiée en me projetant moi-même à l’époque de mon adolescence au début des années 2000. Néanmoins, quelques références culturelles récentes comme la soca diva Claudette Peters ou Skype, YouTube permettent d’inscrire l’histoire (et la Caraïbe) dans notre présent des années 2010…

Autre marqueur temporel fort et actuel : la question du colorisme.

Authentique comme la souffrance causée par le colorisme

Dès les premières pages, nous sommes témoins des ravages du colorisme. Il joue sur la perception que nous avons de nous-mêmes, il joue sur notre perception des autres et sur la perception que les autres ont de nous. La subtilité de Joanne Hillhouse a été de traiter la question de plusieurs point de vue en mettant en lumière différents aspects en fonction du personnage concerné.

Avant de s’appeler Shaka, il portait le surnom de Zulu. D’abord lancé comme une insulte à cause de sa peau foncée, le personnage se réappproprie la noblesse de ce surnom quand son grand-père lui raconte l’histoire du peuple Zulu. C’est une scène importante à mes yeux parce qu’elle souligne la conscience d’une africanité dans sa dimension caribéenne. Shaka sait d’où il vient et s’inspire de la puissance des ancêtres pour s’affirmer. De plus, cette scène montre le soin apporté par un adulte pour rebooster l’estime de soi d’un garçon. J’ai l’impression que les hommes noirs sont rarement placés du côté des victimes du colorisme. Shaka n’est pas considéré comme un beau gosse pour son physique. Lui-même ne se considère pas comme un beau gosse. “Je suis noir mais mignon”, lance-t-il comme boutade alors que Zahara commence à se rendre compte de la perception que la société a de Shaka. L’amour de soi que sa mère et son grand-père ont cultivé chez lui l’aident à gérer les moments où il est confronté au colorisme et en souffre.

Zahara a la peau suffisamment claire pour entrer dans la catégorie des Noires désirables. Cela n’empêche pas le fait qu’elle n’a pas du tout confiance en elle et ne se considère pas comme belle. Là encore Joanne Hillhouse donne l’occasion au personnage de prendre conscience de sa place sur le spectrum du colorisme pour s’en affranchir par la suite. La naïveté de Zahara à ce sujet au tout début du roman illustre ce qu’on appelle le “light-skinned privilege” (le privilège des peaux claires). Sa prise de conscience se fait à travers une démarche volontaire, par des preuves empiriques qu’elle prend le temps d’analyser. D’ailleurs, Zahara et Shaka ont une conversation brève mais franche à ce sujet. J’ai relu la scène à plusieurs reprises tellement j’étais émue. Elle se demande s’il l’aime uniquement parce qu’elle est claire. Lui se demande si c’est à cause de sa peau foncée qu’elle ne l’aime pas… Une fois leurs inquiétudes verbalisées, ils prennent le temps de réfléchir à leurs sentiments sans détour. L’équilibre de leur relation repose sur le fait qu’ils s’aident mutuellement à devenir une meilleure version d’eux-mêmes. Zahara prend confiance en elle et en sa musique. La confiance d’apparence de Shaka devient réelle alors qu’il définit son identité d’artiste. Ils ne peuvent rien contre le colorisme, mais ils ont l’honnêteté de s’interroger sur leurs propres préjugés avant de s’en libérer. Ils se choisissent en toute connaissance de cause.

Un classique en devenir ?

La romance entre Zahara et Shaka est le moteur mais pas la finalité de “Musical Youth”. Mon côté Bisounours ne peut être que satisfait de la douceur et de la “lenteur” à laquelle se développe leur relation. Pourtant, ce qui m’a conquise, c’est la dynamique entre les différentes classes sociales, entre les différentes générations, aussi violente qu’elle peut être parfois.

Ce qui m’a touché, c’est la fierté culturelle, c’est la mise en lumière de nos problèmes sans tomber dans le jugement.

Ce qui m’a fait vibrer, c’est le discours sur ce qu’est être Noir.e, sur ce qu’est être un.e jeune Caribéen.ne du 21ème siècle.

A ma connaissance, il n’y a pas de traduction française disponible, encore moins en créole, mais j’espère que “Musical Youth” deviendra un classique de la littérature pour les générations à venir. Et pourquoi pas une adaptation audiovisuelle pour immortaliser cette illustration de notre temps ?

Erratum 25/04/2019 : je m’étais trompée dans la date de publication. Musical Youth a été publié en 2014 et non en 2013.

“Renaissance Woman” ou comment se révéler à soi-même

La dernière review littéraire remonte à bientôt six mois. J’ai lu au moins une dizaine de livres depuis Le parfum des sirènes de Gisèle Pineau, des livres que j’ai appréciés mais aucun qui ne m’ait donné l’envie de me remettre à mon clavier. Il y a deux ans, j’avais décidé de m’offrir “Dyablès” de TiMalo pour mon anniversaire. En ce début 2019, mon cadeau littéraire à moi-même s’est porté sur “Renaissance Woman” de Stevy Mahy.

J’avais découvert Stevy Mahy en 2017 pendant que je faisais mes recherches pour mon dossier sur la représentation de l’esclavage dans la musique caribéenne. J’ai eu un coup de coeur en écoutant son titre “Haïti Chérie” (2012) qui illustre un style folk aux couleurs caribéennes comme j’aime. J’ai donc commencé à la suivre sur les réseaux sociaux et je me suis rendue compte qu’elle était une créatrice dans tous les sens du terme puisqu’elle a aussi sa ligne de bijoux “Moun”. Voir une femme entreprendre et s’épanouir dans ses créations est toujours inspirant donc j’étais d’autant plus intriguée par son livre “Renaissance Woman, journal intime d’une renaissance” sorti en mars 2018.

Cela fait donc plus d’un an que j’avais prévu de l’acheter. J’ai écouté l’album éponyme, j’ai lu les témoignages de lecteurs et lectrices. J’ai failli assister à sa séance de dédicace de novembre 2018… Au final, ce n’est qu’en février 2019 que j’ai senti que LE moment était arrivé. J’ai acheté le livre qui est arrivé trois jours après la commande. Une fois dans le calme absolu pour éviter toute distraction, je me suis mise à la lecture.

Je ne sais pas trop à quoi je m’attendais. Un essai sur le développement personnel ? Des anecdotes de vie pour illustrer cette rencontre avec elle-même ? Une fiction aux métaphores suffisamment floues pour correspondre à tout le monde et à personne en même temps ? Pendant ma période d’introspection de 2016 à 2018, je n’avais pas la force ni l’énergie intellectuelle pour me plonger dans de la philosophie ou dans les best-sellers contemporains pour m’aider à trouver le sens de ma quête vers un meilleur moi. Je n’ai jamais verbalisé à voix haute ce cheminement. Mes articles sur ce blog en donnent un aperçu, mais le processus en lui-même est une démarche personnelle dont je ne parle pas car je n’en ai jamais ressenti le besoin. Ou du moins c’est ce que je pensais. Je n’en ai pas ressenti le besoin parce que je n’étais pas consciente que je tenais ces dialogues intérieurs tels que j’ai pu les lire dans ce livre. Ce journal intime est un recueil de dialogues courts mais précis et directs sur des points essentiels pour construire son bonheur.

Oprah Winfrey dit toujours que le plus beau cadeau qu’on puisse se faire est de se donner du temps. De Miami (USA) à Paris (France) en passant par Port-au-Prince (Haïti) et les Abymes (Guadeloupe), Stevy Mahy prend ce temps de se découvrir, de se comprendre, d’apprendre à s’aimer sans condition. En lisant ses doutes et ses peurs, je me disais à chaque fois “vraie question” et je formulais une réponse qui se trouvait plutôt similaire aux réponses apportées par sa voix intérieure. Je pense que c’est pour ça que ma lecture a été rapide. Il y a encore un an, j’aurais certainement fait plus de pauses pour prendre le temps de me comprendre. Aujourd’hui, cette lecture m’a permis de faire le point. Si vous êtes au début de votre quête, ce journal intime peut vous indiquer les directions vers lesquelles vous tourner. Si vous avez déjà fait cette rencontre avec vous-même et que vous êtes lancé.e dans l’exploration de votre potentiel, ce livre peut vous aider à faire le bilan et servir de piqûre de rappel. Actuellement, c’est le chapitre “Détermination” qui correspond à ma situation. J’ai des ambitions, j’ai des projets et je sais que la clé est la détermination pour les concrétiser. J’ai encore une vision trop floue de ce que je veux. Mon premier exercice sera donc d’éclaircir cette vision pour trouver les objectifs et me donner le moyen de les atteindre.

Il faut du courage pour se confronter à soi-même et encore plus pour partager ses moments de vulnérabilité. La finalité est que chacun trouve ses propres clés pour vivre pleinement et profiter de chaque instant de sa renaissance.

Site officiel : www.stevymahy.com
Instagram : @stevymahy

“Le parfum des sirènes” ou un thriller aux fragrances nostalgiques et contemporaines

Bientôt un mois que le roman est sorti, le ban pour en parler est levé, si ? Toute façon, je n’aurais pas pu en parler plus tôt. Sachant qu’une review ponctuée de coeurs me ferait perdre en toute crédibilité, je me suis accordée un délai de défangirlisation. Mon esprit méthodique ayant repris le dessus, me revoilà.

Aujourd’hui, je souhaite vous présenter Le Parfum des sirènes de Gisèle Pineau.

Résumé : jeune femme au charme envoûtant, Siréna Pérole est assassinée à l’âge de 27 ans le 14 juillet 1980. La vie reprend son cours, mais sa famille reste hantée par ce fantôme dont la mort n’a pas été élucidée.

Dans un style direct parfois cru mais toujours poétique, cette saga illustre toutes les interrogations et les discussions que j’ai depuis l’ouverture de ce blog : quelles sont les (mes) représentations passées et actuelles de la Guadeloupe et de ses habitantEs ?

La Guadeloupe du passé

Je ne parle pas du XIXe siècle ou d’une époque antérieure. Je parle de cette Guadeloupe contemporaine qui a vécu les guerres mondiales, des catastrophes naturelles dont certains témoins sont encore vivants pour en parler. C’est cette Guadeloupe de mes grands-parents, de mes parents que je connais si peu que la famille Pérole me permet de découvrir. Leur terrain porte les traces des évolutions culturelles, sociales, politiques et économiques qui transforment la Guadeloupe tout au long du siècle. Le morne où habitent les Pérole porte le visage de la beauté paradisiaque de l’île mais aussi le masque de la misère humaine, des difficultés d’aménagement du territoire, des affrontements de classes sociales… Mine de rien, le Parfum des sirènes, c’est aussi l’histoire d’une ascension vers la classe moyenne. Les membres de la famille Pérole sont des gens ordinaires, aux ambitions traditionnelles… Sauf Siréna. Sa vie nous est contée à travers la perception que les autres ont d’elle. Son parcours non-conventionnel pour sa condition suscite continuellement des sentiments contradictoires. Entre fascination et jalousie. Entre amour et haine. Elle est au coeur des relations familiales compliquées. Point de départ des discordes. Point de renouement ?

La Guadeloupe du présent

Vous savez que je n’aime pas les histoires à multiples changements de point de vue, mais Gisèle Pineau réussit le passage d’un personnage à l’autre en prenant le temps d’explorer chaque émotion. C’est ainsi qu’apparaît progressivement une galerie de portraits de femmes noires antillaises dans toute leur force et leur fragilité, dans leur humanité. Ida, la cousine vieille fille gardienne des secrets à l’esprit aiguisé, Léonne la grande soeur maternelle rancunière, Rénata la nièce avide d’amour et de reconnaissance, Mélody la nièce benjamine égocentrique… De l’extérieur, chacune joue la mascarade imposée par la société. De l’intérieur, on se rend compte qu’elles ne se bercent pas d’illusions et mènent un combat permanent pour se faire entendre.

Dans Le parfum des sirènes, j’ai été particulièrement sensible au thème des relations entre frères et soeurs. Pour la génération des années 70 et 80, il s’agit de prendre en compte aussi l’éloignement géographique. De nombreuses familles guadeloupéennes sont éclatées aujourd’hui parce que certains membres s’installent à l’étranger. C’est le poids de la distance mais surtout les occasions de se retrouver, les occasions de célébrer les racines communes qui animent la dernière partie du roman consacrée à la troisième génération.

La Guadeloupe du futur

Bon, Guadeloupe 1ère a bien spoilé la fin du roman donc je me dis que je pourrais le faire aussi… Ce n’est pas l’envie qui manque, mais je me contenterai de dire que Gisèle Pineau aborde le changement dans les modes de vie, des questions d’actualité sur laquelle la société guadeloupéenne ne pourra plus fermer les yeux. La santé mentale, le rapport aux anciens, le mariage, le couple… Bref, j’arrête sinon je vais vraiment vous parler du twist de fin. Disons donc que ce roman laisse entrevoir un monde basé sur l’acceptation de soi, sur l’acceptation de l’autre, un monde où chacun a sa place.

Ô Sirena

Faisant des allers-retours entre le début du XXe siècle et notre XXIe siècle, le Parfum des sirènes dévoile une Guadeloupe aux multiples parfums où se mêlent souffrance, rancoeur, vengeance, espoir et amour. Au cas où ce n’était pas clair, j’ai adoré ce roman qui m’a fait déterré dans ma mémoire un des tubes zouk de 1997… “Siréna” de Experience 7

“Qui a peur de la mort ?” ou l’éternelle quête de soi

La review a mis du temps à venir parce que j’ai savouré chaque page du livre alors je l’ai lu trèèèès lentement.

Publié en 2010, Qui a peur de la mort est un roman écrit par Nnedi Okorafor. J’en avais entendu parler pour la première fois en 2017 lors de la deuxième rencontre Atayé. Le thème de la séance bookclub était les femmes badass dans la littérature de science-fiction. Mrsxroots et toutes celles présentes n’avaient pas arrêté de vanter le livre sans pour autant en parler réellement pour nous forcer à le lire. Loren du TheWhy podcast avait aussi mentionné le caractère prenant de ce roman. J’étais donc plutôt bien disposée, mais je n’étais pas encore prête à franchir le pas. 2017 a été l’année où j’ai commencé à m’interroger sur ce qu’était l’afrofuturisme. Si j’en suis encore à chercher ma propre définition (et je crois que c’est un processus sans fin), je pense que ma réflexion était suffisamment mûre en ce début 2018 pour me plonger dans Qui a peur de la mort?.

Au-delà du monde physique

A travers le regard d’Onyesonwu, les lecteur.trices découvrent une société multiculturelle, multiethnique s’inspirant directement des cultures africaines. La magie fait partie intégrante de ce monde post-apocalyptique et n’est jamais présentée de façon négative.Il n’y a pas l’opposition occidentale habituelle à la religion ni même à la science. Pour schématiser, la magie, la religion et la science sont connectées et n’existent pas indépendamment l’une de l’autre. Les initiés comme Onyesonwu sont ainsi capables de s’appuyer sur ces trois domaines pour voir, ressentir l’essence même de tout objet et être qui les entoure. Tout en naviguant entre “notre” réalité et le wilderness, la dimension métaphysique du monde, l’adolescente apprend à maîtriser et à comprendre l’importance de cette fascinante mais dangereuse omniscience.

Au-delà de l’ordre établi

Dans sa quête d’identité, Onyesonwu se bat contre les codes de la société et n’a de cesse de chercher sa place au sein de sa famille, au sein de ses pairs, au sein de sa communauté. Le conflit entre ce qu’elle doit être, ce qu’elle veut être et ce que les autres veulent qu’elle soit anime chaque scène. Son coeur et sa raison oscillent constamment entre son envie d’être libre, c’est-à-dire de vivre sans le regard pesant qu’elle subit à cause de ses origines, et son désire voire son besoin de suivre les règles pour se faire acceptée des autres. Son rite de passage à l’âge de onze ans n’est qu’une des nombreux exemples où Onyesonwu fait le choix conscient de répondre à des exigences. Et ces exigences se transforment par la suite en attentes dans le dernier tiers du roman où elle doit subir un dernier rite de passage avant de partir affronter son destin.

Au-delà de soi

Au final, ce personnage veut juste aimer et être aimée en retour. Comment s’aimer soi? Comment aimer les autres ? Elle le découvre. De l’amour parental à l’amour amical en passant par l’amour passion, Onyesonwu incarne la détermination à ne pas rester seule. C’est l’élément paradoxal que j’ai le plus aimé. Cette envie de nouer des liens, d’établir une connexion avec les autres ne l’empêche pas de s’affirmer. Bien au contraire. Elle ne cherche pas à s’effacer ou à cacher son caractère. Son impulsivité nourrit son courage et la guide pour le pire et le meilleur. Quand on ne craint pas la mort, quelle peur ne peut-on surmonter ?

Le mot de la fin

En toute franchise, mon seul point “négatif” serait le rythme. J’ai ressenti un déséquilibre entre les longues parties consacrées à l’enfance et à l’adolescence (les deux tiers du livre) par rapport à la partie action et les “combats”. D’un autre côté, la fin est tellement explosive qu’il n’était pas nécessaire de s’alourdir sur des pages et des pages… En tout cas, ce parcours initiatique est riche en terme de représentation des femmes noires. Peu importe la génération, peu importe l’importance du rôle dans l’intrigue, chaque personnage féminin est complexe et présenté en tant que tel. Les femmes sont mises au premier plan dans leur diversité et leur singularité alors que les hommes restent au second plan en tant que “supporting characters”. J’espère que cet aspect sera gardé dans l’adaptation TV. Voyage initiatique, Qui a peur de la mort ? replace les femmes noires au centre d’une narration célébrant leur force, leur vulnérabilité et leur humanité.

“Les Rétifs” ou un quadrille littéraire mémoriel

Ma muse a longtemps refusé d’obéir à mon envie d’écrire cette review. Je pourrais tout mettre sur le dos de ma procrastination et du caractère prenant de ma vie offline… Mais en toute franchise, je ne savais pas quoi dire. J’ai quand même fini le roman depuis novembre 2017… Je crois que mon incapacité à exprimer ce que j’ai ressenti vient de l’embarras, de la frustration, la colère et la déception de connaître aussi peu cet événement de l’histoire récente de la Guadeloupe.

Bref résumé

Trois jours de révolte. Trois jours de sang. Trois jours de terreur. Trois jours où Pointe-à-Pitre a été le théâtre des luttes de pouvoir qui font trembler la Guadeloupe depuis sa “découverte” cinq siècles plus tôt (#tmtc). Nous sommes en 1967. Émilienne, 10 ans, cherche à comprendre ce qui se passe dans le monde des adultes. A l’école, son institutrice a disparu. A la maison, son père aussi. Le lecteur vit au rythme de l’angoisse, des inquiétudes mais aussi des interrogations de cette enfant. Pourquoi ? Pour quoi ? Les fantômes qui veillent sur Emilienne fournissent les explications nécessaires au gré du quadrille qu’ils dansent. Jeunes, vieux, ouvrier, entrepreneur, élève, professeur, enfant, parent… cette fresque de la société guadeloupéenne rappelle la diversité mais aussi la fragilité de l’équilibre entre ces différents liens hérités d’un lourd passé.

Une chorégraphie littéraire

Publié en 2012, Les Rétifs est le premier roman de Gerty Dambury. Sous cette plume habituellement dramaturge et poétique, le récit se transforme en spectacle intense où la Mort rôde. Au rythme du quadrille, les interludes avec les fantômes permettent de changer de point de vue en douceur. Si vous suivez ce blog, vous savez que je n’aime pas du tout le changement de point de vue, mais les propos de chaque personnage étaient si passionnants que j’avais l’impression de toujours garder la vue d’ensemble. Exactement comme s’ils étaient sur scène devant moi. La structure a la clarté d’un scénario alors que passé et présent s’entrelacent dans l’urgence du moment. Bref, c’est un roman qui se lit facilement. Avec des thèmes intemporels et une riche galerie de personnages.

La littérature, source de transmission

L’année dernière, le MLA a organisé un cycle d’événements dans le cadre de la célébration du cinquantenaire de mai 67. J’ai assisté à la séance du 6 mai où Gerty Dambury était invitée pour présenter ce roman. A cause d’un souci technique, le reportage Sonjé Mé 67 n’a pas pu être diffusé et la discussion a donc plus tourné autour des souvenirs personnels de l’auteure. J’ai retenu que des décennies s’étaient écoulées avant qu’elle ne rediscute en détail de cet épisode avec sa famille. Comme pour beaucoup de Guadeloupéen.ne.s de sa génération, Mé 67 est resté présent dans les mémoires mais rarement voire jamais évoqué par la suite. On en revient toujours à la question de la transmission.

Pour les générations actuelles de 50 ans+ qui ont fait l’Histoire de la seconde moitié du XXe siècle, tout paraît une évidence. Elles ont vécu, partagé ces moments. Rien n’a besoin d’être expliqué… D’autant plus quand il y a des questions aux réponses inconnues, quand il y a des incompréhensions qui perdurent dans le temps. Les deux générations qui suivent, dont la mienne, se retrouvent donc face à un passé-puzzle à reconstruire pour comprendre ce qui s’est passé. J’avais posé la question à Gerty Dambury sur son avis par rapport au fait que la majorité des jeunes de 30 ans et moins ne connaissent pas ou connaissent mal l’histoire récente de la Guadeloupe. Elle avait reconnu être incapable de donner un facteur précis si ce n’est qu’il y avait peut-être un manque d’intérêt envers les initiatives de transmission proposées au grand public. Je pense qu’il y a une part de vérité, mais je crois aussi que le silence des parents et les grands-parents sur cet aspect de notre identité est une autre explication. Comment parler de moments douloureux ? Quand parler de ces moments douloureux ? Telle est la difficulté de la transmission.

L’art reste le moyen le plus populaire pour intriguer, susciter de l’intérêt et pousser l’être humain à s’interroger. Sans tomber dans le militantisme ou dans une forme de radicalisme, Les Rétifs offre un éclairage fictionnel d’une douceur intense sans jamais chercher à dissimuler ou à se détourner de la violence des événements.

Mot de la fin

Si j’avais lu Les Rétifs en 2012/2013, je n’aurais probablement pas été réceptive parce que je n’étais pas dans l’état d’esprit pour l’accueillir dans mon esprit et dans mon coeur. L’antillanité qui transparaît dans chaque scène, chaque mot m’aurait été insupportable… Ou alors peut-être que cela m’aurait aidé dans mon processus de réconciliation. On ne le saura jamais. En tout cas, en 2017, j’étais prête. Ce roman fait partie de ceux qui m’accompagneront dans ma vie et que je prendrai plaisir à relire. Je suis sûre que j’y trouverai à chaque fois quelque chose de différent qui me poussera à m’interroger sur la personne que je suis, la personne que je veux être.

Tout comme Un papillon dans la cité ou La Rue Case-Nègre étaient des incontournables dans les lectures scolaires pour les enfants antillais des années 90, j’espère que Les Rétifs le sera dans les années à venir.

PS : pour une narration audiovisuelle récente de Mé 67, vous pouvez regarder l’excellent documentaire de Mike Horn tourné en 2017 et diffusé sur France Ô début 2018 : Mai 67, ne tirez pas sur les enfants de la République.

“Crystal Rain” ou bienvenue dans un space opera afrocaribéen

Comme vous le savez, et je vous le dis si vous ne le savez pas, je me suis enfin mise à la science-fiction. Avec des personnages noirs, bien sûr. J’ai longtemps cherché des histoires qui se déroulent aux Antilles et je suis tombée sur la saga Xenowealth de Tobias S. Buckell. Les versions kindle des 2 premiers volets étaient vraiment cheap, donc j’ai sauté sur l’occasion. Je ne regrette pas mon choix.

Pour une fois, je n’ai pas envie de trop spoiler. Raison 1. Je n’ai lu que le premier volet, “Crystal Rain” (2006), donc je préfère attendre d’avoir tout lu avant d’émettre un jugement sur les événements de l’histoire (oui, je serai un peu agacée de m’être trompée dans mes prédictions #impettylikethatsometimes). Raison 2. J’ai lu en anglais et, en toute franchise, c’était compliqué parce que je ne suis pas habituée aux particularités du phrasé, de la grammaire ni même du vocabulaire utilisés dans la Caraïbe anglophone. Je n’ai donc pas envie de m’avancer ou de donner des explications pour me rendre compte dans un an que j’avais mal compris. Ceci étant dit, je peux quand même vous donner un avis général.

Un storytelling éclaté

Tobias S. Buckell utilise le point de vue omniscient. Je n’aime pas en général, d’autant plus quand il y a beaucoup de personnages. Passer du point de vue de l’un à l’autre dans le même paragraphe me donne mal à la tête, surtout quand on s’intéresse à un personnage qui ne m’intéresse pas. Et la barrière de la langue rendait la concentration d’autant plus ardue. D’un autre côté, l’effort demandé peut être vu comme positif parce que cela signifie que le lecteur doit s’investir complètement… Bref, j’ai commencé le volet 2 Raggamuffin, je constate que la structure est similaire, donc c’est bien un choix narratif. Je n’aime pas, mais le thème est tellement intéressant que je suis passée outre.

Un univers en 3D

La colonisation, la déportation, le massacre des populations, ces événements réels qui ont jalonné l’histoire caribéenne sont repris ici pour créer un univers riche et divers. L’affrontement entre deux peuples aux cultures, aux cultes différents sert de toile de fond pour mettre en scène des personnages aux caractéristiques familières pour les Antillais. On peut s’amuser à établir des correspondances avec les îles francophones, anglophones, hispanophones voire avec les pays sud-américains. La technologie décrite mêle futurisme et passé, notamment avec la course poursuite en montgolfière/nacelles. Malgré un style d’écriture plutôt lourd, l’auteur fait vivre ce pays imaginaire et s’assure de donner toutes les clés pour que le lecteur comprenne.

Les multiples facettes de la masculinité noire

Si Tobias S. Buckell avait écrit ce roman en 2016/2017, il aurait certainement traité différemment la question du handicap. John, le personnage principal, a perdu une main. Les descriptions le rappellent de façon plutôt… maladroite dès qu’il doit utiliser son crochet. Notez que je ne sais pas comment j’écrirais un personnage avec un crochet, donc je ne jette pas la pierre. Je dis juste que c’était répétitif à lire et il y avait peu de variations dans les descriptions. A un personnage près, tous les personnages importants du tome 1 sont des hommes, ce qui donne l’occasion de dresser différents portraits avec toutes les nuances de noir. Peut-être qu’on pourrait effectivement utiliser le colorisme comme grille de lecture parce que les personnages mis en avant ne semblent pas être considérés comme des foncés de peau. Je ne rentre pas dans le débat cette fois-ci. En tout cas, qu’ils aient le crâne rasé, qu’ils portent des locks, qu’ils soient immortels ou pas, ces hommes noirs explorent des émotions universelles comme la peur, le courage, la lâcheté… mais aussi la fragilité, la sensibilité, l’amitié, la loyauté, la parentalité, la fidélité, l’amour.

Conclusion : je ne peux pas dire que le storytelling m’ait transportée. Je dirais même que ça a été un frein. Néanmoins, je suis en demande de ce genre d’histoires, l’effort mis en oeuvre pour créer cet univers font que j’ai apprécié ce divertissement et je continue avec le tome 2.

“Morne Câpresse”, un huis clos féminin en plein air

Pour ma lecture de juin, j’avais choisi Morne Câpresse de Gisèle Pineau publié en 2008. Je n’écris la review que maintenant parce que j’étais occupée et surtout j’avais besoin de prendre du recul par rapport à ce roman.

Au sommet du Morne Câpresse, dans un véritable jardin d’Eden, vit la mystérieuse Congrégation des Filles de Cham. Dirigée par la sœur Pacôme, la communauté recueille des femmes blessées par la vie : meurtrières, droguées, prostituées… Soumises à une hiérarchie inflexible, des dizaines d’adeptes œuvrent pour panser les plaies de ces filles perdues et faire respecter des rites stricts. C’est en désespoir de cause que Line, à la recherche de Mylène, sa sœur disparue, grimpe sur le Morne et s’adresse aux Filles de Cham : mais ses questions gênantes perturbent le bel ordonnancement. Derrière les apparences idylliques, ces femmes cacheraient-elles quelques lourds secrets ?

Je n’avais pas relu Gisèle Pineau depuis le collège où Un papillon dans la cité était une lecture obligatoire à un moment de la scolarité en Guadeloupe (dans les années 90 en tout cas). Comme je n’avais pas suivi son actu, commencer sa bibliographie par Morne Câpresse a été un choix un peu au hasard. C’est le mot “morne” dans le titre qui m’a attirée. Ce n’est qu’en lisant des reviews a posteriori que je me suis rendue compte qu’à aucun moment je n’avais vu le mot comme l’adjectif signifiant monotone, sans joie. Pour moi, il évoquait la signification de la colline aux Antilles, comme le suggère cette couverture que je trouve parfaite. La lokalisation est donc présente dès le titre et se retrouve dans chaque page du début à la fin.

Des descriptions vivantes

Les descriptions poétiques m’ennuient, et c’est d’ailleurs pour ça que je préfère l’écriture scénario. Pourtant, Gisèle Pineau réussit à capturer l’ambiance sans un discours mécanique en utilisant un vocabulaire simple mais précis. Chaque décor prend forme sans tomber dans le simple listing “il y a ceci, il y a cela”. C’est comme si le tableau se peint devant les yeux du lecteur. Littéralement.

Pareil pour les monologues intérieurs des personnages. Afin de guider le lecteur dans l’intrigue se déroulant avec la révélation de nouveaux éléments auxquels les personnages réagissent, il y a des changements de points de vue. Je ne suis pas fan des changements de points de vue (et surtout quand c’est dans le même chapitre) parce que JE trouve que cela crée une fausse dynamique pour couvrir la platitude de l’intrigue ou la platitude du personnage lead dont la réaction n’est pas présentée. Ici, le changement de point de vue est nécessaire pour expliquer la psychologique des personnages et peindre cette fresque où chacun, plutôt chacune, à sa place. Tout en faisant un rappel de ce que le personnage connaît quand on reprend son point de vue, Gisèle Pineau évite les répétitions en élargissant progressivement notre vision du tableau final.

Des personnages féminins complexes

Tout est dit. Chaque personnage a droit à un portrait précis qui mêle son passé et son présent. Je vous spoilerai en prenant des exemples précis… Mais cette galerie de portraits féminins offre plusieurs visages à “la femme guadeloupéenne”. Physiquement, psychologiquement. Ce sont des femmes fortes, oui, parce qu’elles ont connu l’enfer et ont survécu. Mais ce sont des femmes fragiles. Et les monologues intérieurs permettent justement d’explorer cette vulnérabilité dont elles sont conscientes, dont elles ont peur mais qu’elles acceptent. Pas d’armure de la femme potomitan. Pas d’excuse pour refuser à ces femmes leur individualité. Elles ne se définissent pas uniquement en tant que mère, soeur, épouse etc. Elles se définissent par elles-mêmes et pour elles-mêmes. Dans toute la beauté et la cruauté que l’être humain peut exprimer. Je dis oui, oui et oui.

Une Guadeloupe au bord de l’implosion

J’en suis encore au début dans mes lectures caribéennes, mais la fiction audiovisuelle actuelle propose majoritairement voire uniquement un regard masculin sur la société guadeloupéenne. Il y a ce paradoxe de louer “la femme potomitan” tout en la rendant responsable du fait que les hommes ne trouvent plus leur place dans la cellule familiale.

Les femmes ne sont jamais intégrées dans les discours sur les conflits sociaux, la violence chez les jeunes. Quand elles sont présentées en victimes, le discours reste dans le factuel. Que ressentent-elles ? Comment font-elles pour surmonter le traumatisme ? Que prévoit la société pour les protéger des hommes ? C’est d’ailleurs cette situation d’absence de discours féminin que Dyablès de TiMalo met en scène. Dans Morne Câpresse, Les Filles de Cham, elles, cherchent leurs propres solutions. La Guadeloupe décrite à travers leur regard, leur passé montre qu’aucune classe sociale n’est épargnée par le danger de la déchéance et que l’Histoire de la Guadeloupe, des Antilles est un enjeu politique, économique et social de haute importance.

Conclusion

Quand j’ai fini le roman, j’étais persuadée de ne pas l’avoir aimé. En fait, cette impression venait de mon malaise. L’écriture est fluide, mais il faut s’accrocher pour encaisser le passé des personnages, les rappels historiques et surtout l’analyse de la société guadeloupéenne contemporaine. Le sentiment d’oppression a ensuite fait place à l’admiration. Mon attachement aux personnages m’a fait passer outre ce qui m’ est rédhibitoire d’habitude (changement de points de vue, les flashbacks, beaucoup de descriptions, peu de dialogues).

Pour moi, Morne Câpresse fait partie de ces romans qui ne laissent pas indifférents. Soit on aime, soit on n’aime pas. La neutralité est impossible. Et les raisons pour lesquelles on n’aimerait pas ce roman sont probablement les raisons pour lesquelles on peut l’apprécier.