#CDTEC – Vous, les hommes (1)

Cela avait commencé comme une conversation MwenMeMoi et puis je me suis dit que cela ne méritait pas d’introspection.

2017. Les beaux jours se sont installés. C’est bientôt la fin de l’année scolaire. Je sais désormais circuler en bus donc je peux obtenir ma carte de Francilienne plus de dix ans après mon retour dans l’Hexagone. Il était temps.

En vérité, je n’avais pas le choix. Je ne pouvais utiliser que le bus pour me rendre à mon premier emploi d’adulte. Le trajet se fait en 15 minutes le matin. 1h le soir. Vive les embouteillages et les travaux du Paris Grand Express.

Quand il fait beau, et que j’ai une place assise, le trajet est agréable. Au point où je prends parfois un bus d’une ligne différente qui rallonge mon trajet de 10 minutes.

Ce jour-là, le soleil brille. Je suis sortie plus tôt donc je décide de faire le trajet long pour rêvasser un peu, réfléchir à mes personnages. Bref, pour passer du temps dans ma tête.

Chanceuse que je suis. Il ne reste qu’une place assise. Dans un carré de 4. Face à deux tontons. Habillés casual chic. Ils se parlent en anglais. Mes écouteurs aux oreilles, j’entre dans ma bulle.

Cinq minutes plus tard, le plus âgé, Papy, me fait signe. Je retire un écouteur. Il me demande dans un français très hésitant comment aller à [nom du lieu à Paris]. Je réponds juste “I don’t know”.

Erreur de débutante. J’ouvre la voie à une séance de drague pendant 20 minutes. En anglais. Papy explique qu’il vient de [nom de pays africain] pour une mission religieuse. Son ami et lui se rendent à une réunion. Suis-je intéressée ? Non.

Suis-je déjà allée à [nom de son pays]? Non…

Mais de quelle origine suis-je donc ? Il n’arrive pas à m’identifier mais mon accent est, je cite, “trop bon pour être française. Les Français parlent mal anglais”.

Je lui dis que je viens de Guadeloupe. Il s’exstasie. Il me demande mon métier et où je travaille. Je dis mon métier mais je lui dis clairement que je ne lui dirai pas où.

Changement de tactique.

Quel âge ai-je donc ? J’étais encore début trentaine. Il m’accuse de mentir car je ne les fais pas. Il me donne 24/25 ans (ndlr: ça fait 10 ans que mon apparence est bloquée à cet âge.)

Suis-je célibataire ? Je souris poliment et répète que je ne répondrai pas non plus.

Il dit que ce n’est pas grave. Il peut prendre soin de moi et m’invite à s’asseoir sur ses genoux. “Come to Papy Papy”. Il dit qu’il peut être mon père. Je réponds plutôt mon grand-père. “Age ain’t nothing but a number.” Sa fille aînée a mon âge.

J’hésite entre frustration, rire et larme. Tourné vers la fenêtre, le tonton qui l’accompagne, et qui n’avait pas dit un mot jusque là, intervient. Il lui demande de me laisser tranquille. Papy Papy se contente de rire et m’invite de nouveau à s’asseoir sur ses genoux. Tonton abandonne et se remet à contempler le paysage.

Papy Papy me raconte sa vie. Je n’ai pas à avoir peur. Il a 7 enfants. Je serais certainement très bonne amie avec sa fille aînée… Il parle, il parle et j’envisage de descendre avant mon arrêt. Même si c’est une heure creuse et je devrais sûrement attendre 30 mins le prochain bus. Sous un soleil de plomb.

Heureusement, Tonton annonce qu’ils doivent descendre. Papy Papy veut mon numéro de téléphone. Je refuse. Il me laisse le sien sur une brochure de son église et suit Tonton déjà debout sur le trottoir.

Je jette la brochure dès que j’arrive à mon arrêt. Désormais je ne prendrai que ma ligne directe. Et pas de détour pour rentrer chez moi.