“Learning to Breathe” ou de la difficulté d’être une adolescente caribéenne

J’ai lu “Learning To Breathe” (2018) pour préparer l’épisode 2 de Karukerament consacré à l’apprentissage de l’amour et de la sexualité dans la Caraïbe. Tout comme le film “Rain”, ce roman se déroule dans les Bahamas. J’ai mis du temps à poser des mots sur ce que j’ai ressenti pendant ma lecture

[TW] Ce roman traite de viol et d’agression sexuelle sur mineur. Je trouve que l’auteur aborde ce sujet avec délicatesse mais de façon directe sans euphémisme. J’essaierai humblement de faire la même chose. Il y aura quelques spoilers.

Écrit par Janice Lynn Mather, “Learning To Breathe” raconte le voyage intérieur d’Indira alors qu’elle se retrouve propulsée violemment dans le monde des adultes. Cette jeune Bahamienne enceinte à 16 ans doit prendre des décisions qui changeront sa vie à jamais. En 300 et quelques pages, nous l’accompagnons dans ses doutes, dans ses peurs alors qu’elle prend progressivement le contrôle de son corps, de son esprit et de sa vie.

Le contrôle de son corps

Le titre du roman signifie “En apprenant à respirer”, et c’est littéralement ce qu’Indira fait : reprendre le contrôle de son corps. Elle se le réapproprie de deux façons. Tout d’abord dans la prise de conscience de sa grossesse. Les premières pages du roman décrivent les changements physiques de son corps. Des changements qu’elle a eu du mal à interpréter parce qu’elle était dans une relative ignorance du fonctionnement du corps féminin en âge de procréer. Seule, sans adulte de confiance vers qui se tourner, elle se réfère à un livre d’anatomie que sa grand-mère lui avait donné avant qu’elle n’emménage chez sa tante. Dans ce livre, Indira lit les annotations de sa grand-mère qui décrit ce qu’elle a elle-même vécu en étant enceinte. Cette transmission indirecte correspond à ce lourd silence autour de l’éducation à la sexualité dans la Caraïbe. La parole est tabou. La mère est absente. Janice Lyne Mather prend donc le contre-pied de la morale culpabilisante de certaines représentation et offre un point de vue contemporain où le santé physique de la jeune fille est la priorité. Dans la dernière phase du roman, Indira consulte une médecin qui n’est pas dans le jugement et qui a le comportement rassurant que toute femme est en droit d’attendre. Le moment où Indira choisit de garder le bébé marque la fin du processus de la reprise de contrôle.

La seconde façon dont elle se réapproprie son corps correspond à une métaphore filée visuelle. Indira apprend à respirer en découvrant les bases du yoga. A divers moments de l’intrigue, elle tente de faire du yoga pour faire le vide dans sa tête. En vain. Plus elle essaie et rate, plus elle se rend compte de sa difficulté à se placer au centre de sa propre attention. Le moment où Indira réussit à atteindre son point d’équilibre, c’est aussi le moment où l’intrigue se dénoue. Ce corps qui respire au rythme qu’elle choisit consciemment illustre la victoire d’Indira sur les chaînes mentales qui l’étouffaient.

Le contrôle de son esprit

Avec sa pudeur d’enfant, Indira décrit les situations d’agression sans détail graphique. Une série de flashbacks nous met à distance des faits dont nous reconstituons le fil. La narration met surtout en avant le mécanisme de défense mentale que le personnage met en place pour survivre quand son cousin veut lui imposer des relations sexuelles. En état de choc, l’esprit d’Indira se met en pause. C’est instinctif. Ce qui est intéressant dans ce roman est de voir comment elle surmonte ce traumatisme et trouve l’apaisement.

A quel futur peut-elle aspirer ? Dans sa quête pour comprendre son passé et son présent, le personnage exprime une vulnérabilité qui n’est jamais considérée comme une faiblesse mais qui l’aide au contraire à s’affirmer. Il ne s’agit pas pour Indira de devenir une femme potomitan comme sa grand-mère qui, on imagine facilement, a dû encaisser de nombreuses violences. Il ne s’agit pas non plus pour elle d’être une femme fuyant toute responsabilité à cause de ces mêmes violences comme sa mère a pu l’être. Et, même si l’histoire lui offre un modèle de réussite à suivre, Indira cherche avant tout à définir la vie qui lui convient. Pour elle, apprendre à respirer, c’est aussi apprendre à être à l’écoute de sa santé mentale. Le terme n’est jamais employé en tant que tel, mais le simple fait qu’Indira se force à pratiquer le yoga malgré sa réticence voire scepticisme sur l’intérêt de l’activité ouvre la discussion sur la place accordée au bien-être mental dans la société caribéenne. En prenant le contrôle de son corps et de son esprit, elle finit par reprendre le contrôle de sa vie.

Le contrôle de sa vie

Le thème de la grossesse adolescente est un incontournable de la représentation des jeunes filles. Comme si l’existence d’une femme, comme si la valeur de cette existence se limitait à faire des enfants. Les rêves, les ambitions, le développement personnel indépendamment du fait de fonder une famille restent encore trop peu explorés quand l’individu est une adolescente. Ceci est un débat pour un autre jour. Quoi qu’il en soit, “Learning To Breathe” présente ce thème avec simplicité et honnêteté. Nous découvrons Indira alors qu’elle fait la transition du déni à l’acceptation de cette grossesse indésirée. Elle met peu à peu des mots sur les violences psychologiques et physiques qui lui ont été infligées. L’histoire se termine quand elle arrive à verbaliser elle-même son statut de victime. Non seulement elle le verbalise, mais elle agit. Certes, elle a des gens autour d’elle qui l’aident, qui peuvent donner leur avis, mais ils restent à son écoute. S’extraire d’un environnement familial toxique, garder un bébé conçu dans la violence, confronter son agresseur… Indira accomplit seule chaque action avec le soutien inconditionnel de son entourage qui lui permet de faire ses choix avec la pleine liberté de son libre-arbitre. Pour elle, apprendre à respirer, c’est aussi apprendre qu’elle a le droit à l’erreur et qu’elle est capable de se relever.

J’ai mis du temps à écrire cette review. J’avais d’abord pensé me concentrer sur l’analyse de la représentation de la famille caribéenne autour du triptyque grand-mère/fille/petite-fille et de leur rapport aux hommes. Cependant, j’aurais probablement paraphrasé mon podcast donc j’ai préféré suivre l’approche de l’auteur qui garde constamment son personnage féminin adolescent au coeur d’une intrigue chargée émotionnellement. Indira est une jeune fille ordinaire. Je l’aurais qualifiée de résiliente au début, mais ce n’est même plus de la résilience quand on transforme sa vie complètement et qu’il n’y a aucune possibilité de revenir en arrière. La rage de vivre dont elle fait preuve en toute circonstance fait d’autant plus briller une vulnérabilité présente tout au long de ce récit fait à la première personne. Elle tire sa force de ses doutes et de ses faiblesses. A partir du cliché du parcours du combattant de l’adolescente enceinte, Janice Lynn Mather développe donc un personnage complexe et ancré dans une réalité culturelle où se confrontent vision traditionnelle et vision contemporaine de ce que signifie grandir quand on est Caribéenne.