CDTEC #2 – Loin des oreilles, près du coeur

Si lointaine me paraît l’époque où je passais 3 à 4 heures quotidiennement dans les transports… Je garde le souvenir de la fatigue et de la frustration provoquées par les retards à répétition, le froid ou la promiscuité des heures de pointe. Mais il y a aussi ces rencontres qui m’ont fait sourire, rire, réfléchir. Ce sont ces fragments de vie que je souhaite partager dans mes chroniques de transports en commun.

CDTEC #2

Dans l’épisode 3 de Karukerament, je parle de la soca et de la place insoupçonnée que cette musique de Trinidad and Tobago avait dans ma vie. D’ailleurs, depuis le mois de janvier, je réfléchis beaucoup à mon rapport à la musique caribéenne. C’est un univers dont je me pensais complètement exclue. Un univers dont je me sentais exclue. Parce que je ne parlais pas créole, parce que mon coeur et mon corps ne vibraient pas comme j’avais l’impression qu’ils auraient dû le faire à l’écoute du gwoka, du zouk, du merengue, du kompa ou du hip-hop guadeloupéen. Et pourtant…

Pourquoi les transports en commun ne diffusent-il pas de la musique ? Trop de droits d’auteur à payer, trop de choix qui ne satisferaient jamais personne ? C’est vrai que faire un trajet à l’heure de pointe sur un style musical qu’on déteste a de quoi rendre encore plus insupportables les micro-agressions olfactives, verbales et physiques… Mais certain.e.s conducteur.trice.s de bus ne s’embarrassent pas de la question. Leur bus, leur loi, leur playlist.

C’était il y a trois ans. La première fois où j’ai entendu une chanson antillaise dans un bus, moyen de transport que je n’avais jamais eu l’occasion d’utiliser avant 2016. Je dirais même que je l’évitais. Trop peu d’espace, pas assez de places assises, trop de lenteur. Mais le bus était ma seule option pour me rendre à mon nouvel emploi. Automne, hiver, printemps. J’ai fini par m’y habituer. Même avec mes horaires réguliers, je n’avais pas repérer les personnes au volant. C’étaient des anonymes.

En ce mercredi après-midi ensoleillée, je rentre donc chez moi après une longue matinée. Il y a un peu de monde, mais je réussis à trouver une place assise. Pour la énième fois, je me dis que je devrais m’acheter des écouteurs pour remplacer ma défunte paire depuis un mois. C’est alors qu’une mélodie familière retentit. Familière dans le sens où je reconnais les voix, mais je n’arrive pas à y associer un nom. Je suis d’autant plus frustrée parce que je me retrouve à fredonner un titre que le temps avait caché au fond de ma mémoire. Je ne suivais pas le hip-hop guadeloupéen dans les années 90/début d’années 2000, mais j’en écoutais par défaut puisque les jeunes dans mon entourage ne parlaient que de ça. Les rares fois où j’étais invitée en soirée, c’était la musique qui faisait tout le monde s’ambiancer et crier des paroles que je ne comprenais pas.

La chanson s’achève et une autre commence. Et là, c’est le moment Eurêka. L’inoubliable “Si Pointe-à-Pitre sé té New York, Brooklyn sé té ké Lauricis ZOUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUU”. Je me retrouve à sourire et à battre la mesure tout le long du trajet. J’envisage même de ne pas descendre à mon arrêt juste pour continuer à écouter la playlist. Mais ma raison (et la faim car je n’ai pas encore déjeuné) met un terme au dilemme. Malgré tout, je descends du bus le coeur léger en prenant conscience que cet univers dont je me croyais exclue m’avait accueillie sans que je m’en aperçoive.

Il y a quelques semaines, je lisais le mini-thread d’ExXÒs mètKakOla…

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On est toujours sur la problématique de la transmission culturelle. Je prends mon cas. A l’époque, j’étais dans ma période B2K, mes goûts musicaux n’étaient pas en accord avec ceux de mes pairs qui étaient le public cible. Je n’ai donc pas acheté les CDs. Par manque d’argent et/ou d’intérêt. Aujourd’hui, ils ne sont plus commercialisés ou alors à des prix exorbitants. Le nombre de titres disponibles sur les plateformes de téléchargement est inconséquent par rapport au niveau de productivité qu’il y a pu avoir. Quelques clips que je regardais sur la A1 et Archipel 4 se retrouvent sur Youtube grâce à des âmes charitables qui enfreignent la loi en diffusant un contenu dont elles ne sont pas les propriétaires. De plus, les vues générées ne rapportent même pas aux artistes eux-mêmes…

Bref, c’est tout un patrimoine culturel vivant dans les souvenirs d’une génération. Une génération qui n’oublie pas. Désormais, à chaque fois que je monte dans un bus, j’ai toujours ce petit espoir que la personne au volant soit un.e compatriote en nostalgie qui n’a pas peur de jouer la musique du N’OCLAN, de La Horde Noire et de tout ces artistes que je n’ai pas fait la démarche d’écouter quand je le pouvais mais qui se sont gravés dans ma mémoire.