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[Review] “Rafiki” ou une fable au charme acidulé

Cela faisait plusieurs mois que je n’étais pas allée au cinéma. Et au vu de mes dernières reviews focus court-métrage, aucun long format ne m’avait donné envie d’écrire. Rafiki a réveillé ma muse, donc autant en profiter.

Rafiki signifie amie en swahili. Il s’agit d’une adaptation de la nouvelle primée “Jambula Tree” écrite par l’Ougandaise Monica Arac de Nyeko. Je suppose que vous avez entendu parler de ce film au moins depuis le mois de mai. Il a fait sensation au festival de Cannes 2018 dans la sélection “Un Certain Regard” alors même qu’il a été censuré au Kenya à cause de son contenu : l’amour entre deux adolescentes.

Réalisé par Wanuri Kahiu, Rafiki raconte l’histoire de Makena dite Kena (Samantha Mugatsia) et Ziki (Sheila Munyiva). Alors que leurs pères s’affrontent dans une élection locale, les deux adolescentes se rapprochent. Malgré les remarques homophobes, sous les regards désapprobateurs de leur entourage, leur amitié se transforme en amour. Un premier amour qui se veut plus fort que les préjugés et la brutalité de la société. Un amour d’une pureté qui éclaire d’autant plus la cruauté dont il est victime.

Une fable réaliste

La séquence d’ouverture m’a conquise. C’est du cinéma 101 de proposer un montage des différents lieux de l’intrigue pour présenter l’environnement des personnages, mais Wanuri Kahiu nous plonge dans ce quotidien tout en donnant l’impression d’entrer dans un conte où même la laideur et la souffrance sont parées de couleurs vives acidulées. La qualité de la cinématographie ressort d’autant plus avec la simplicité des décors, des tenues. Les peaux noires sont sublimées même dans les scènes en obscurité, le tout au rythme d’une bande-originale contemporaine ON POINT allant du hip-hop/dancehall à la musique folk.

A chaque fois que Kena et Ziki sont ensemble, elles sont dans leur bulle, libres d’être elles-mêmes, même quand le danger plane en arrière-plan. En général par le biais du regard de la commère du quartier. Pourtant, même avec ce personnage vautour, la réalisation fait qu’on a quand même l’impression que Kena et Ziki vivent leur amour au grand jour. Dans une certaine mesure, bien sûr.

Des relations humaines en équilibre constant

Tous les personnages sont complexes, ce qui donne une tournure intéressante à chaque relation. La plus évidente est celle entre Kena et Ziki. Tout les oppose, à commencer par la classe sociale. Elles ont beau habité dans le même quartier et assister à la même messe, Kena est de la classe populaire alors que Ziki est de la classe bourgeoise. Néanmoins, plutôt que de parler d’opposition, il serait peut-être plus approprié de dire que leur relation repose sur leur complémentarité. Même visuellement, le rose flamboyant d’une Ziki féminine contrebalance le look androgyne skater mais neutre de Kena. Les regards et les silences de Kena répondent aux sourires et à l’exubérance de Ziki. La timidité et l’inquiétude de Kena clashent avec l’audace et l’insouciance de Ziki, mais dans les moments cruciaux, c’est bien Kena qui trouve le courage d’affronter la société. Personnellement, je ne me sens pas légitime pour évoquer la représentation de l’homosexualité entre deux jeunes lesbiennes noires. Je soulignerai juste la présence d’un personnage gay silencieux mais dont l’existence dans l’histoire servait de rappel constant des risques que prenaient les deux adolescentes. Chacune de ses apparitions était un passage dans l’espace public où il subissait systématiquement l’homophobie des habitants, du pasteur. Après la violence du coming-out forcé de Kena, il apparaît dans une dernière scène où il s’assoit à côté d’elle. Ils sont seuls. Aucun dialogue n’aurait pu rendre l’intensité de leur bref échange de regards et ce léger sourire de reconnaissance. Le silence vaut parfois mille mots.

En revanche, je m’attarderai sur la représentation des parents. J’ai trouvé génial la construction parallèle en miroir de la relation fille-père d’un côté et la relation fille-mère de l’autre. Je ne crois pas qu’avoir autant de nuances arrive aussi souvent. Comment les pères prouvent-ils leur amour pour leur enfant ? En m’interrogeant sur mon incapacité à créer des personnages de père aimant, je suis d’autant plus attentive à la représentation des pères noirs. Dans 35 Rhums, comme je l’avais déjà dit, le père est plus antillais sur papier et dans la référence au rhum que dans les mises en situation avec sa fille. En revanche, j’avais été fascinée par la profondeur du personnage de Juan (Mahershala ♥♥) dans Moonlight. Avec Rafiki, nous avons droit à une belle illustration de l’amour d’un père et d’une mère.

John, le père de Kena, apparaît au début comme le destructeur du foyer familial en épousant sa maîtresse qui se trouve être enceinte. Pourtant, son image de père lâche s’efface progressivement pour révéler un homme de conviction qui sacrifie littéralement tout par amour pour sa fille. A l’inverse, la mère de Kena qui semblait aimante et protectrice est celle qui se détourne de Kena et la rejette violemment (la scène d’exorcisme dans la bande-annonce met tellement en colère). Pour Ziki, c’est le schéma inverse. Son père est peu présent à l’écran, mais a priori elle était une fille à papa. Elle avait tout le matériel dont elle avait besoin tant qu’elle se conformait à ce que son père attendait d’elle. Quand l’homosexualité de Ziki est révélée au grand jour, il la force à rompre avec Kena, mais sa mère qui s’opposait fermement à cette relation la réconforte malgré tout. J’ai adoré la précision et le détail dans le développement de ces relations intra-familiales.

Une lueur d’espoir

Rafiki. L’amitié est une forme d’amour. Et le film offre aussi deux extrêmes de l’amitié. La jalousie d’Elizabeth, la meilleure amie de Ziki qui ne supporte pas d’être délaissée, s’oppose au soutien de Blacksta, qui accepte que ce qu’il éprouve pour Kena ne sera jamais réciproque. Lors du troisième acte du film, ces sentiments sont mis en lumière de la façon la plus sombre possible.

Les nombreuses ellipses, surtout la dernière, (et elles sont peut-être dues à un manque de financement pour tourner plus de scènes) empêchent de situer clairement la relation de Kena et Ziki dans le temps. Le flirt se met en place avec douceur, mais leur attirance mutuelle ne surpasse pas leur désir d’offrir leur propre définition de ce qu’est “être une jeune Kényane typique”. Adulte, Kena devient le médecin que sa mère espérait la voir épouser mais elle ne renie pas qui elle est. En revanche, nous spectateurs, nous ne découvrons jamais le visage de la Ziki adulte, comme pour garder la certitude que peu importe ce qui arrivera, cet amour a bel et bien existé, que cet amour est “vrai”. Wanuri Kahiu finit sur une note d’espoir sans pour autant tomber dans l’utopie. La société n’est pas encore prête à accepter la lumière positive émanant de Kena, ni à accepter la beauté de l’amour qu’elle peut vivre. Et je pense que c’est la signification de l’ultime image qui résume tout le film dans cette danse entre la solitude et le fait d’être à deux, entre la réalité et le merveilleux.

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