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Basquiat, mon ignorance, mes larmes, ma colère, ma reconnaissance

Cette semaine, je suis allée à l’exposition consacrée à l’oeuvre de Jean-Michel Basquiat à la fondation Louis Vuitton. Prenez de quoi vous hydratez parce que je vais vous raconter cette visite qui a réveillé toute ma colère et ma frustration de femme noire.

Basquiat, mon ignorance

Je ne connais pas grand chose à l’art. J’essaye d’y remédier, mais la route est longue. Pour moi, Jean-Michel Basquiat est longtemps resté juste un nom. Souvent associé à Andy Warhol. Parfois à Madonna (oui, j’aime les gossip). Sans l’avoir vu, j’avais donc pensé instinctivement qu’il était Blanc. Depuis ma renaissance il y a deux ans, j’ai commencé à m’intéresser à l’art créé par des Afrodescendants. Evidemment, le nom de Basquiat revenait souvent. Toujours sans l’avoir vu, je me disais que s’il avait trouvé grâce au près d’un public afro, c’était uniquement parce qu’il faisait du street art. Il y a environ un an, j’écoutais distraitement un reportage où on le mentionnait comme “l’artiste d’origine haïtienne et porto-ricaine”. Gros bug de ma part. J’ai regardé l’écran et je l’ai vu pour la première fois. Non seulement il était Noir mais en plus il était jeune. Je l’ai wikipédié en diagonale, mais je n’ai pas cherché à voir ses oeuvres parce que je devais déjà déconstruire tout ce que j’avais projeté sur lui après toutes ces années passées à le croire Blanc. Jusqu’à mercredi, tout ce que j’aurais pu dire de Basquiat se limitait à ce que j’avais entendu dire : “un révolutionnaire du street art, un dénonciateur du capitalisme, un précurseur de l’afrofuturisme”… J’aurais même pu citer des titres d’oeuvres et les décrire sans les avoir vues de mes propres yeux. Je n’étais pas prête à mettre des images sur mon quotidien.

Basquiat, mes larmes

L’exposition est répartie sur 3 niveaux avec environ 120 oeuvres classées de façon chronologique, donc oui c’est long et je vous avertis, certaines sections sont oppressantes. Je déambule dans les galeries, je patiente pour voir certains tableaux de plus près parce qu’il y a déjà foule même à 10h30. Je ne peux m’empêcher de compter les Noirs que je croise hors personnel de ménage et de sécurité. Spoiler alert : je n’en ai vu que 3. Malgré la puissance des oeuvres qui mettent en scène les héros et guerriers noirs que son art célèbre, mes pas se font plus lourds au fil des minutes. Cela fait longtemps que je n’ai pas été une minorité face à une majorité aussi écrasante. Ce sentiment d’être invisible, de ne pas être à ma place, je ne l’ai pas ressenti depuis la fac. Malgré moi, j’écoute leurs réflexions. “C’est quand même du gribouillage…”, “t’as vu les grosses lèvres ?” “oh c’est marrant…” Ils passent d’une salle à une autre, s’arrêtant à peine le temps de prendre chaque tableau en photo tout en échangeant sur leur soirée ennuyeuse de la veille ou ce sur quoi Basquiat aurait pu “faire un petit effort quand même”. Et puis il y a des enfants, ces enfants qui ont accès à une culture déniée aux autres. Certains sont assis avec leur petit carnet et s’appliquent à tenter de reproduire les “Heads” de Basquiat. D’autres, blasé.e.s et/ou fatigué.e.s, suivent leurs parents sans un mot. Cette maman, tenant son garçon de 5 ans par la main, flâne aussi. Le petit s’arrête et lève les yeux, intrigué par un grand tableau pour lequel j’attends que la foule se dissipe. La mère suit le regard fixe de son fils. “Non, j’aime pas celui-là. Il est trop triste,” dit-elle en tirant l’enfant à sa suite. “Tiens celui-là est mieux.”

La place est enfin dégagée. Je peux admirer le tableau en question dans son ensemble. Et là je découvre qu’il s’agit du Slave Auction. Alors que cette maman profite pleinement de sa carte insouciance et en fait bénéficier son fils par la même occasion, je me retrouve la gorge serrée, la tête qui tourne. J’essaye de rester digne. L’avantage d’être invisible, c’est que personne se préoccupe de vos reniflements ni de vos larmes que vous essuyez à la main aussi discrètement que possible. La réflexion de cette maman joue en boucle dans ma tête : “non j’aime pas celui-là. Il est trop triste.” En vrai, j’hésite aussi à rire de désespoir ? Toute la souffrance historique et contemporaine que Basquiat montrait au monde entier avant même ma naissance. Toute cette souffrance qui est toujours d’actualité, eux peuvent se permettre de ne pas la voir. Ou plutôt, ils la voient, l’admirent dans le meilleur des cas, l’ignorent 9 fois sur dix avant de se tourner vers des pensées plus joyeuses parce que EUX ont ce privilège.

Basquiat, ma colère

Mes larmes de douleur sont des larmes de rage désormais. Je me ressaisis. Basquiat n’a pas fait tout ça pour que je m’apitoie sur mon sort. On est là. On est vivants. Je suis dans cet espace grâce à lui, pour lui. Personne ne me volera ce moment.

Je continue le reste de la visite. La collaboration Basquiat/Warhol est productive. Je vous épargne les réflexions insipides que j’ai entendues. Les salles suivantes se focalisent sur la célébration que Basquiat fait de ses racines africaines, de la mythologie Yoruba. Bizarrement, ce sont les oeuvres pour lesquelles il y a le moins d’explications. Coïncidence ? Néanmoins, je me sens apaisée. Moins oppressée. Je réfléchis à toutes ces interrogations sur mon identité, sur mon parcours pour trouver ma place dans cette société et je me rappelle que je ne suis pas seule dans ce cheminement. Et puis je pense à tout ces visiteurs. Leur intérêt va-t-il au-delà du simple amusement, du simple divertissement ? Ont-ils conscience que les oeuvres de Basquiat sont leur “Black mirror” ? Ont-ils conscience des raisons mêmes pour lesquelles chacune de ces oeuvres existe ? Se rendent-ils compte que cette réalité cruelle sublimée existe réellement sans filtre et sans explosion de couleurs ? Se posent-ils des questions sur les bases de leur confort ? Se posent-ils des questions sur notre colère toujours d’actualité ?

Basquiat, ma reconnaissance

Arrive l’ultime tableau : Riding On Death. Les larmes remontent parce que je me rends compte de l’ironie de la situation. Lui qui voulait voir son art reconnu, c’est chose faite. Son message est-il entendu pour autant ou se retrouve-t-il dilué dans la reconnaissance mainstream ? J’ai quand même passé quasiment toute ma vie à penser que Jean-Michel Basquiat était un artiste blanc. Et ces personnes, adultes comme enfants qui connaissent ce prénom, ce nom et ce visage, que font-ils… que feront-ils de cette exposition ? Influencera-t-elle leur vision du monde ?

Peut-être qu’à l’époque où il créait, il était difficile d’avoir le recul nécessaire pour comprendre son cheminement d’artiste, mais qu’en est-il aujourd’hui ? Je pleure rarement et jamais en public. En l’espace de 3 heures, j’ai pleuré 2 fois en public. De tableau en tableau, tout ce que je voyais, tout ce que j’entendais, c’étaient les combats, les dénonciations, les rêves, les doutes, les paradoxes, les joies, la colère et la lassitude qui nous assaillent 24h/24, 7j/7… Mais on est encore là. On est encore debout. C’est cette conviction que je retiens de cette exposition.

J’entends que Riding on Death est interprété comme ses adieux, comme une lettre de suicide. Mais en toute franchise, je préfère y voir la symbolique de notre histoire en tant que communauté pillée, déshumanisée, mais résistant envers et contre tout alors qu’elle chevauche la mort. Une communauté toujours en mouvement, se dirigeant vers un horizon inconnu. Cet horizon, on s’est battu pour qu’il soit magnifique. On se bat encore. On ira jusqu’au bout pour l’atteindre.

Photo : photo réalisée par Lee Jaffe en 1983, si je ne me trompe pas.

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