Ouvrir la voix pour continuer à avancer ensemble

J’ai assisté à la projection gratuite du film documentaire Ouvrir La Voix d’Amandine Gay le 10 décembre. Je suis arrivée parmi les premières, mais il y a rapidement eu la queue au point où un monsieur (je suppose que c’était le gérant de La Générale ou en tout cas était chargé de la logistique de la soirée) a été étonné de voir autant de monde alors que les portes n’ouvraient que dans une heure. Il a dit qu’il allait voir pour nous faire rentrer plus tôt afin d’éviter d’attendre dans le froid. Effectivement, il est venu nous ouvrir vingt minutes plus tard et nous avons pu patienter à l’intérieur. Cela a permis de nous soustraire aux réflexions d’un autre petit monsieur qui trouvait très amusant de répéter à qui voulait l’entendre : « il y a un casting de noires et de métisses mais je n’ai pas réussi le casting, vu que je suis la seule blonde. Haha. ».

side eye - beyoncé

ENFIN. BREF. Ignorance should be ignored. Revenons au vif du sujet. J’ai été rejointe par @M0moForrest qui a bien manœuvré pour qu’on ait des places sur les banquettes. En effet, pour reprendre les propos d’Amandine Gay, la projection s’est faite dans des conditions guerilla. Il faisait hyper froid. Certaines personnes ont dû s’assoir par terre et apparemment, beaucoup n’ont même pas pu entrer. Parenthèse, je ne m’étais jamais retrouvée entourée d’autant de femmes noires au centimètre carré présentes dans un but commun (rappel : je n’ai jamais eu de vie sociale/culturelle trépidante même ado). C’était un sentiment très bizarre. Entre fascination, intimidation et fierté.

minions - scream

Dès que le film a commencé, j’ai oublié le côté inconfort de la salle. J’avais peur de trouver le temps long (c’est un docu pas un film de divertissement donc bon…), mais je n’ai pas vu les deux heures s’écouler. Quand il y a eu l’annonce de l’épilogue, quelques personnes dont moi ont eu le réflexe de regarder leur portable. Je ne sais pas pour elles, mais moi je me disais « oh non, c’est déjà fini ». Merci pour ce moment de compréhension et de réflexion. Contrairement à @M0moForrest qui connaissait quelques-unes des interviewées et était en mode fangirl (#sorrynotsorry), j’ai dû reconnaître que trois personnes que je suis sur Twitter, sinon elles étaient toutes des inconnues pour moi. Pourtant, le format documentaire donnait l’impression d’être en discussion avec des copines dont l’histoire et le vécu sont différents mais dont on se sent proches malgré tout. Je ne veux vraiment pas vous spoiler, mais il y a eu une salve d’applaudissements à plusieurs anecdotes. En particulier à l’imitation des réflexions qu’on peut se prendre. La communion était totale.

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Malheureusement, je n’ai pas pu rester pour l’intégralité de la séance de questions-réponses avec Amandine Gay, Françoise Vergès, Maboula Soumahoro et Syliane Larcher. Néanmoins, j’étais là pour la table ronde d’introduction. Comme Françoise Vergès, j’ai été frappée par le discours essentialiste des interviewées qui se définissent en tant que femme noire mais à contre-courant de la vision générale de la femme noire (voire la femme africaine) alors qu’elles sont toutes conscientes de la réalité plurielle dont elles font partie. Pourtant, cela ne se reflète pas aussi clairement dans leur discours. Comme Syliane Larcher, en tant que Caribéenne ayant passé mon adolescence hors de la France hexagonale, les expériences décrites ne m’ont pas parlé autant qu’à @M0moForrest MAIS je pense que cela m’a aidée à voir ce que ma petite sœur est en train ou devra affronter.

think

Ce que je retiendrais est la réflexion de Maboula sur le fait que le documentaire rend compte d’une parole ignorée en France et qu’il est une contribution importante pour refaire surgir une histoire des femmes noires françaises. Françoise Vergès l’a bien dit. On voit la coupure intergénérationnelle dans le film et elle a souligné la difficulté de transmission de cette histoire commune des femmes françaises noires qui est sciemment effacée. Syliane Larcher a offert son analyse sur le manque d’institutionnalisation du sujet en évoquant une structure universitaire qui ferme les yeux sur ces questions. Toutes les thèses, tous les articles et les recherches menées par les concernés n’ont pas encore débouché sur la création de structures durables… Comme Françoise Vergès l’a rappelé, les Black studies et les gender studies se sont imposées aux Etats-Unis uniquement parce que les étudiants et universitaires ont manifesté pour. Coïncidence ou pas, la veille, j’avais assisté à un cours qui avait fini en joute verbale cinglante entre un étudiant et deux professeurs lui reprochant son discours hautement politique sur le manque de débat en France sur la question (post-)coloniale. L’étudiant a dit que si des départements ont été créés par des facs américaines sur ces questions, c’est bien parce qu’il y a eu des revendications et que le monde académique français devrait se bouger pour faire de même. Entendre la même réflexion en moins de 48 heures m’a fait réfléchir sur ce que je comptais faire après, si je devrais apporter ma propre contribution, si j’avais les moyens de le faire… Affaire à suivre ?

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Comme pour le Gang des Antillais, je dirai que soutenir Ouvrir la voix n’est pas une histoire de « j’aime, j’aime pas ». Nous sommes à un moment de convergence dans cette envie de création, d’exigence de moyens. Les spectateurs ont leur rôle à jouer pour donner de la visibilité à ces initiatives et les multiplier. Ceci étant dit, Ouvrir la Voix ne me pose pas de cas de conscience comme le Gang des Antillais. J’adhère au message à 100%. Ce documentaire est à montrer aux jeunes, aux moins jeunes, aux femmes, aux hommes. Il est un témoignage visuel de la diversité de ce qu’est être une femme noire française dans les années 2010 et j’espère voir plein d’autres projets de la sorte.

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