Tan Mwen – flash fiction

De retour avec un projet inédit. Comme je n’ai toujours pas fini la réécriture de “NwèLove”, j’ai décidé de m’amuser un peu avec Nolan et Vanessa en les imaginant environ 3 ans plus tard après leur première rencontre. Je voudrais te présenter leur relation tout au long de l’année… Voyons si je suis inspirée.


Vivre dans un paradis sur Terre peut parfois être un enfer. La couverture de nuages noirs entrelacés plane au-dessus de l’océan agité. Avec leurs baies vitrées et persiennes barricadées, les pavillons de l’écolodge au charme de maisons de poupée se sont transformés en tiques géantes.

Les chaussures de randonnée de Vanessa crissent sur le gravier de l’allée éclairée par un sentier de petites lumières. Grelottante, elle resserre les cordons de la capuche de son sweat. Les provisions achetées à la dernière minute se bagarrent dans son sac à dos avec son appareil photo et son ordinateur portable. Les repérages en pleine forêt pendant une alerte cyclonique valaient-ils vraiment le risque d’attraper une pneumonie?

Un bon grog après une douche brûlante, rien de tel pour apaiser les aiguilles qui lui irritent déjà la gorge. Vanessa hésite à mettre du Vicks préventif… L’odeur couvrirait définitivement le parfum de Nolan qui imprègne encore le t-shirt qu’elle lui a emprunté avant qu’il ne boucle sa valise la semaine dernière. C’était un voyage éclair de trois jours. Il avait promis de revenir pour Noël et de rester jusqu’au Nouvel An. 

Les sifflements de l’ouragan Tammy rivalisent avec l’air de cadence-lypso qui égaye le pavillon. Vanessa monte le volume de son enceinte bluetooth quand le jingle du bulletin météo retentit. La Dominique devrait être épargnée mais la Guadeloupe risque d’être fortement touchée. 

“Tchip, c’est ce qu’ils disent à chaque fois,” déclare son père avec agacement. L’image sur l’écran du smartphone se fige quelques secondes. Encore heureux que la connexion wifi ne soit pas coupée. “Et quand bien même, on affrontera ce qu’il faut affronter, et puis c’est tout.”

L’assurance avec laquelle il parle enveloppe Vanessa dans une couverture de nostalgie. Son dernier ouragan remontait à l’époque des soirées pyjamas avec ses cousins chez Tatie Flora pendant que son père, les tantes et oncles faisaient passer le temps avec une partie de belotes ou de domino. L’insouciance avait laissé place à l’inquiétude quand elle vivait en Europe. Les reportages alarmistes et l’éloignement rendaient l’attente plus difficile et les prières de remerciement plus ferventes à chaque fois que la Guadeloupe se retrouvait miraculeusement épargnée. Jamais elle n’aurait pensé vivre seule un ouragan. Elle aurait dû décaler son séjour comme son père lui avait demandé, mais elle avait un planning à respecter.

“Au fait, papa, tu as-”

“Doudou, où tu as rangé les bougies ?” demande une voix féminine hors champs. 

Doudou? Que son père ait des aventures, Vanessa n’en avait jamais douté. Le chef Eddy Daumier avait son fanclub chez les mamans de ses camarades de classe dès l’annonce de la séparation avec sa mère. La seule fois où Vanessa avait suggéré qu’il divorce officiellement, il avait simplement secoué la tête et avait relancé le débat sur la recherche d’appartement pour ses études à Paris. 

Peut-être est-il enfin prêt à tourner définitivement la page… Mais cette possibilité n’apporte pas à Vanessa le soulagement qu’elle anticipait. C’est une chose d’imaginer son père heureux avec une autre femme que sa mère. C’en est une autre de se rendre compte de n’avoir aucune idée de ce que c’est de voir son père amoureux et heureux… Pourquoi cette idée la perturbe-t-elle autant ? 

Blottie sous un drap avec sa tablette, Vanessa laisse les bruits nocturnes de la Nature jouer avec son inspiration alors qu’elle se plonge dans la réécriture du scénario de son documentaire. L’eau comme source de vie, l’eau comme monnaie d’échange, l’eau comme témoin du temps qui passe… 

Son smartphone vibre sur la table de chevet. Le prénom Nolan suivi d’un emoji coeur éclaire l’écran. Par réflexe, Vanessa fait le calcul du décalage horaire. Il est 3 heures du matin pour lui. Quand il l’appelle aussi tard, c’est qu’il vient de finir une session en studio ou qu’il va en commencer une.  

“Mon beau gosse préféré,” déclare-t-elle en guise de salutation. 

“Si je suis le préféré, ça veut dire que tu en as d’autres ?” 

La voix grave mais chaleureuse de Nolan la fait frissonner. “Pas aussi sexy ni aussi adorable que toi,” répond-elle avec une voix plus suave. 

Nolan a dû entendre le changement de ton parce qu’il a un petit rire. “Tu sais ce qui arrive quand tu commences à me parler comme ça…”

“Rappelle-moi parce que ça fait tellement longtemps…”

Nolan aurait dû saisir la perche. Chaque seconde de silence amplifie les 8 000 kilomètres qui les séparent. L’esprit joueur de Vanessa s’évapore alors que la mélancolie danse entre eux. 

“Tu as dîné ?” demande Nolan.

Stratégie d’évitement. Si ça peut lui faire plaisir… “Je bossais sur mon scénario,” répond Vanessa en se levant. 

“Donc la réponse est non. On s’était mis d’accord pour que tu prennes soin de toi, non ?”

“Et tu devais arrêter les nuits blanches au studio.”

Le rire de Nolan éclate comme un solo de caisse claire qui relance un Mas épuisé après 3 heures de marche. Vanessa ferme les yeux. Même au bout de trois ans de relation, cette mélodie la surprend encore. C’est peut-être l’un des aspects qui lui manquent le plus quand il est en France. Ressentir les vibrations de sa joie, la tête posée sur son torse. L’attention qu’il lui porte quand elle raconte un énième coup bas de Jimmy ou ses mésaventures culinaires lui donne parfois l’impression d’être la tête d’affiche de son propre one-woman show. Et peut-être qu’elle réécrivait un peu le scénario de ses anecdotes au début, juste pour entendre ce rire spontané et lumineux comme les premiers rayons du soleil levant.  

“Mais je ne saute aucun repas, moi,” rétorque-t-il sur un ton plus léger. Bien. Leurs fréquences commencent de nouveau à s’harmoniser.

“D’ailleurs,” reprend Vanessa. “Il me semble que tu me dois trois dîners aux chandelles et quatre petits-déjeuners.”

“Que je me ferai un plaisir d’honorer dans exactement 38 jours,” continue-t-il avec amusement.  

“36, Monsieur,” rectifie-t-elle en sortant une briquette de soupe instantanée d’un placard de la kitchenette.

“35 sur mon fuseau horaire. Donc je ne suis pas le seul à compter les jours.”

Vanessa lève les yeux au ciel mais sourit. “Oui, Nolan, je compte chaque jour, chaque heure, chaque minute et chaque seconde.”

“Sauf quand tu es occupée avec ton scénario et que tu oublies même que j’existe.”

Sur le point de verser la briquette de soupe dans un bol, Vanessa se fige à ces mots.

Tu oublies même que j’existe. Le souvenir de son père répétant cette phrase à sa mère résonne comme la clochette rythmant la messe. Quand, où, pourquoi son père s’est retrouvé à dire ça ? Elle avait oublié, mais l’écho de la voix brisée de larmes de son père lui transperce encore le coeur. 

Est-ce qu’elle fait vivre à Nolan ce que sa mère a fait vivre à son père ? Se confronter à l’indifférence de sa mère, c’était comme tomber d’une falaise de Porte d’Enfer sans savoir comment son coeur se relèverait. Avec les années, l’angoisse de la chute était devenue familière donc contrôlable au point d’enfouir la souffrance sans la moindre larme.

“Vanessa ? Tu m’entends ? Allô ?”

“Je suis là,” répond-elle précipitamment et se met à éponger les dégâts causés par sa main tremblante en versant la soupe. “Pardon, j’étais partie dans mes pensées.”

“Est-ce que tout va bien ?”

L’indifférence est-elle toujours synonyme d’absence d’amour ? Quand il y a de l’amour, il n’y a jamais d’indifférence, n’est-ce pas ? 

Vanessa soupire en rinçant l’éponge avant de la ranger. “Nolan, je tiens à toi… Mais vraiment.”

“… Je t’aime aussi.”

La  sensation de chute revient au point où Vanessa ferme les yeux pour garder l’équilibre. Elle n’avait jamais réussi à le lui dire et il assurait qu’il comprenait qu’elle ait autant de mal, mais combien de temps sera-t-il encore patient ? Tiendra-t-il aussi longtemps que son père face à sa mère qui a fini par les abandonner.  

“Et je suis là. Je ne vais nulle part,” ajoute-t-il doucement. “J’ai encore deux trois trucs à changer sur cette chanson de toute façon.”

Vanessa sourit malgré elle. Le micro-onde à sa droite, le réfrigérateur à sa gauche, la corbeille de fruits sur le bar. Accrochée à leur silence, le regard répétant le circuit, elle laisse son coeur faire retour arrière pour la replacer en haut de la falaise mentale.    

“Est-ce qu’on en parle ?” demande-t-il comme après leur première dispute. 

La curiosité et le calme de sa voix à chaque réponse avaient fini par mettre en sourdine toute réplique sarcastique de Vanessa. Depuis, leurs discussions avaient gagné en fluidité, mais comment exprimer ce qu’elle n’arrive même pas à mettre en mots sans qu’il la juge ? Le si peu qu’il disait de son père était suffisant pour comprendre qu’il avait été élevé dans une famille unie… Il ne ressentira jamais l’angoisse qui lui rongeait les tripes à chaque fois qu’elle l’accompagnait à l’aéroport. Si elle ne change pas, lui aussi finira par partir un jour.

“C’est juste que la journée a été longue et je crois que j’ai attrapé froid.”

“Tu as du Vicks?”

Comment une question aussi anodine peut-elle la submerger d’amour ? Vanessa ravale un sanglot et s’éclaircit la voix. “Tu sais que Chef Eddy ne m’aurait jamais laissé partir sans.”

La réflexion lui vaut un léger rire qu’elle noterait 3 sur 10. Hors de question de raccrocher sans qu’ils soient de nouveau sur la même fréquence.

“Je suis dé-”

“Ne t’excuse pas,” l’interrompt Nolan. “Tu veux qu’on fasse une visio ?”

L’envie de se blottir dans ses bras la brûle. “Ça va aller,” dit-elle, en repoussant un nouveau rush de nostalgie. Seul le présent compte. Son présent avec Nolan. “Tu bosses sur quoi ?”

“Bonne question. J’ai eu l’inspiration hier et je ne sais pas trop ce que ça va donner. C’est un peu expérimental… Attends, je te fais écouter l’intro.”


As-tu envie de voir ce qui se passera pendant la prochaine Saint-Valentin ? Dis-le moi en commentaires. Voici la chanson-thème de Vanessa : “Tan Mwen” de Maeliah.

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