Akhil (une gwadafiction de Toussaint)

“Akhil…”

Plus le vent de la nuit bourdonne dans ses oreilles, plus il accélère comme pour dépasser le souvenir de cette voix douce qui continue de le hanter. Bizarre quand même. Il n’avait pas pensé à elle depuis soixante ans. 

Sa longue tunique noire claque comme les ailes d’un grand héron alors qu’il survole le pont de la Gabarre vide de toute circulation. La Rivière Salée chante sous sa main qu’il laisse dans l’eau quelques secondes avant de reprendre de la hauteur. Au loin, des éclairs illuminent une barre de nuages noirs. 

Se maintenant en suspension au-dessus de la forêt, il reprend son souffle. Sa longue chevelure de flammes lui chatouille les talons. Ses muscles tendus vibrent sous le flot d’énergie circulant entre les deux mondes. Retrouver la puissance de ses jeunes années de vetala lui ferait presque regretter son choix de vivre chez les humains. 

Le coeur de la mangrove bat au ralenti, au rythme de la Nature s’épuisant à réparer les dégâts causés par la pollution. Chaque année, sa balade aérienne nocturne du 1er novembre lui permet de repérer la transformation de l’île. Depuis le cyclone de 1928, il assiste à la course effrénée vers la modernité. Toujours plus de bâtiments, de routes, de panneaux publicitaires, de zones commerciales… Toujours plus de décharges sauvages à ciel ouvert, toujours plus de fuites dans le réseau des eaux, toujours plus d’espaces culturels abandonnés. En vérité, il aurait déjà pu s’installer ailleurs. Il aurait déjà dû pour éviter la chronique de cette agonie annoncée. A chaque changement de corps, il y a pensé mais aucun autre endroit dans le monde ne lui donne le sentiment d’avoir trouvé ses racines.

“Akhil…”

Il se tourne brusquement vers Lapwent dont les lumières vacillent comme les bougies d’un gâteau d’anniversaire. Est-ce une illusion ? Les yeux fermés, il tente de localiser l’origine de la voix, mais le courant d’énergie le déstabilise. Ses pouvoirs ne sont pas assez forts pour contrôler les interférences des esprits en drive cette nuit. Il se ressaisit. Non, ce ne peut pas être elle. Il aurait ressenti son aura dès l’instant où elle aurait remis le pied en Guadeloupe.

“Ahkil…”

A moins qu’elle soit passée dans le monde des esprits. La possibilité aurait de quoi anésthésier son coeur, s’il en avait un. Il tournoie lentement sur lui-même sans savoir dans quelle direction voler. La porte entre les deux mondes fermera dans quelques heures et il n’aura plus l’occasion de la retrouver. 

La forêt frémit. Une lumière verte s’élève de la cime des arbres et l’enveloppe comme une couverture. Isolé dans le cocon d’énergie de la mangrove, Akhil ferme les yeux et inspire lentement ce souffle de vie. Le reste de son corps s’enflamme. Il lui faudra au moins une semaine pour se remettre de cette transformation extrême. 

“Akhil…”

Trouvée.

***

Le panneau « à vendre » sur le portail rouillé est pratiquement effacé. Les manguiers bordant le chemin de graviers vers la villa ploient sous le poids de fruits fantôme. Personne ne s’est jamais risqué à moins de 500 mètres de cette maison abandonnée après le cyclone Hugo.

Les herbes folles bougent à peine au passage de la boule de feu. Akhil n’a pas eu le temps de se nourrir ce soir, mais tant pis. Le flash d’une petite lumière éclaire brièvement une silhouette.

C’est Elle. Assise sur une marche en pierre de la véranda, écouteurs dans les oreilles, smartphone à la main, elle attend.

Gardant sa forme originelle, il approche de son visage. De fines rides témoignent du temps qui les a séparés. Ses locks sont désormais parsemées de longs éclairs gris. Mais son regard, lui, n’a pas changé. Son sourire non plus.

“Tu en as mis du temps,” déclare-t-elle en se levant. Sa longue robe blanche souligne ses formes voluptueuses. Elle tend la main vers lui, le geste beaucoup plus lent que dans ses souvenirs.

Elle sait qu’il ne la brûlera pas, mais il ne supporte pas qu’elle le voit comme une torche à forme humaine.

“Je reviens.”

En une seconde, il prend la taille d’une flamme et s’envole vers l’intérieur de la villa.

***

Elle l’attend. Elle reste de dos alors qu’il descend les petites marches en pierre.

“Homme ou femme,” demande-t-elle sans se retourner.

“Homme.”

“Âge ?”

“35 ans. Je l’ai depuis 5 ans.”

“Je me sens encore plus vieille.’

Il devine son sourire. Peut-être qu’il a choisi ce corps sain et désirable dans l’anticipation de ce moment redouté.

“Tu es toujours magnifique.”

“Tu es toujours flatteur.”

“Regarde-moi.”

“Tu sais pourquoi je suis là ?” insiste-t-elle en continuant à lui donner le dos.

Pour les retrouvailles au goût amer qu’elle lui avait proposées. Il l’enlace et ferme les yeux alors qu’elle se laisse aller contre lui.

Je t’aime…

Je suis désolée…

Reste avec moi.

Je finirai mes jours avec toi.

Les souvenirs de leurs adieux et de cette promesse tourbillonnent entre eux alors que le tonnerre gronde.

“… Je ne sais pas si je suis prêt”, reconnaît-il.

“Moi, oui.”

“Tu en es vraiment sûre ?”

“Je suis là pour finir ma vie avec toi.”

Elle est la seule à connaître sa vraie nature. La seule à l’avoir accepté comme il est. Elle lui fait face. Le tonnerre gronde.

***

Nous avons le regret de vous annoncer le décès de Madame Naoma Charbon dite Féfé. Infirmière retraitée. Décédée à l’âge de 68 ans. Cet avis est demandé par ses enfants Raphaël et Iliana. Les obsèques auront lieu à l’église du Moule demain à 15 heures. La levée du corps…


C’était un mini-défi écriture spécial Toussaint. Je l’ai réalisé en 6 heures à partir d’un ancien oneshot. En réalité, j’ai eu le temps d’écrire deux autres scènes mais elles sont trop incomplètes pour les publier. J’espère que ça vous a plu malgré tout.


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