Toumblak

Ceci est une oneshot sur le couple Samuel et Thalia dans l’univers de Jé A Mas. Je développe leur histoire qui s’intitulera An Kadanse. J’ignore encore si ce sera un roman ou une novella ou une série de flash fictions… C’est mon couple chouchou. J’espère qu’il vous plaira.


La lune joue à cache-cache derrière de longs nuages sombres. Le murmure du tonnerre soufflé par une brise chaude ne semble pas décourager les amateurs de musique. Des couples, des familles avec enfants en bas-âge, des grands-parents, des adolescents, des touristes curieux s’installent sur la pelouse en attendant le début du léwoz. Son appareil photo reflex en bandoulière, Samuel fait ses derniers repérages autour de la zone que les musiciens et les danseurs occupent jusqu’à l’aube. Quelques mèches échappées de son chignon lui tombent dans les yeux alors qu’il vérifie les paramètres de son appareil pour utiliser l’éclairage artificiel à son avantage. 

– Si j’étais vous, je me mettrais de ce côté-là, suggère un quadragénaire dont l’accent parisien et l’allure décontractée reflètent le mode touriste.

Samuel se contente d’un sourire qu’il espère poli mais distant et se déplace dans la direction opposée, mais l’homme le suit.

– C’est la première fois que je viens. Vous aussi ?

Génial. Un touriste solo bavard. En temps normal, Samuel l’aurait ignoré, mais pas dans une situation où il doit faire honneur au t-shirt Gwadloup An Nou qu’il porte ce soir. L’association culturelle a mis une vingtaine d’années à bâtir une réputation irréprochable qui peut se détruire en un instant. 

– C’est ma cinquième année, répond Samuel. 

– Le festival est bien à ce point ?

Il est temps de préparer une excuse. Samuel hoche la tête en sortant son smartphone de sa poche mais l’homme l’interrompt avant qu’il n’ait le temps de prétendre un appel.

– Moi, c’est un ami de Miami qui m’en a parlé. Quand je lui ai dit que je venais en Guadeloupe, il m’a dit que je ne devais pas louper l’occasion. 

– Terre de Blues a fait ses preuves effectivement. 

– Et pourtant je n’en avais jamais entendu parler. 

Un autre jour, en d’autres circonstances, Samuel aurait pu lui dire que son ignorance était la preuve que son avis n’avait pas de valeur. Mais pas ce soir. 

-Je vous invite à voir un aperçu des éditions précédentes sur mon site, dit Samuel en tendant sa carte de visite. 

– Samuel Li, photographe et curateur culturel, lit l’homme à voix haute. Curateur c’est-à-dire ? 

– Je garde une trace visuelle de la culture guadeloupéenne. 

– Fascinant ! Et pourquoi la Guadeloupe ?

Question à double sens  entendue depuis des années. Pourtant, il ne se sent jamais vraiment préparé à y répondre. 

-C’est dans la rubrique “À propos” sur mon site.

Le touriste éclate de rire à nouveau. 

-Je suis sûr que c’est à cause d’une femme. Vous étiez de passage, vous êtes tombé amoureux et vous vous êtes installé. Allez, je sais que j’ai raison. 

-La Guadeloupe, c’est chez moi. 

La déclaration déclenche un nouvel éclat de rire sans que l’ombre d’un sourire n’éclaire le visage de Samuel. 

-Mais vous venez d’où vraiment ? insiste le touriste. 

-De Guadeloupe. 

Et voilà. Cette lueur de curiosité qui se transforme en lueur d’agacement dans le regard de ses interlocuteurs. À chaque fois. Reprendre le contrôle de l’ échange. C’est peut-être le seul instant de la situation que Samuel apprécie.

-Mais vous venez d’où vraiment ? Chine ? Japon ? Corée du Sud ? 

La notification d’un nouveau message WhatsApp interrompt la conversation. 

Thalia Douce

SOS

Le selfie où sa compagne offre son regard le plus larmoyant possible souligne l’urgence de la requête.

-Je suis né en Guadeloupe, dit Samuel en ajustant l’objectif de son appareil. 

Faisant mine de cadrer la scène, il immortalise le touriste à la bouche béante et aux yeux écarquillés avant de s’éloigner sans même lui souhaiter une bonne soirée. 

***

Une odeur de grillades flotte dans l’air. A l’écart de la foule, un joyeux brouhaha anime la tente où se prépare la vingtaine de musiciens. Tous portent le costume des grandes représentations : t-shirt noir avec le nom de Gwadloup An Nou et pantalon blanc.  

Certains vérifient leur ka, d’autres s’accordent une assiette de riz composé avec une aile de poulet avant leur prestation. C’est la première fois que l’association a carte blanche pour toute une soirée. 

– Mi ti Sami an mwen! Tu as déjà dîné, j’espère ? s’écrie Jean-Pierre le leader dès qu’il l’aperçoit à l’entrée.

La bourrade amicale du fringant quinquagénaire ex-bodybuilder fait vaciller Samuel. 

– J’ai pris un bokit tout à l’heure, mais je cherche Tha-

– N’oublie pas. Mon meilleur profil, c’est mon profil de gauche, lui rappelle Michel le fashionista en le tirant par l’autre bras. De gauche, t’as compris ?

– Oui, je sais. Est-ce que Tha-

– Et moi, tu me prendras aussi en photo ? demande Jojo avec un afro volumineux et un grand sourire qui découvre ses dents de devant repoussant à peine.

– Et tu auras même une place de choix sur mon blog, promet Samuel avec un check du poing tout en cherchant Thalia du regard.

Une main lui attrape le poignet et il n’a que le temps d’entendre Jean-Pierre crier “ne vous éloignez pas trop” avant de quitter la tente avec la jeune femme. 

Thalia marche tellement vite que le bord de sa longue jupe blanche effleurant l’herbe donne l’impression qu’elle flotte à quelques centimètres du sol. Samuel a du mal à suivre sur le chemin pierreux alors que le Léwoz se transforme en points lumineux et des chuchotements lointains. 

Thalia ne lui lâche le bras que lorsqu’ils atteignent un flamboyant majestueux au près duquel ils avaient déjà pique-niqué. Dans l’obscurité atténuée par une lune à nouveau visible, l’arbre se dresse tel un géant aux bras difformes. Lampe-torche du smartphone allumée, Samuel passe la main sur le tronc pour s’assurer qu’aucun insecte ne s’y trouve. Satisfait, il s’adosse alors que Thalia fait des exercices de respiration qui clairement ne fonctionnent pas. 

Au bout d’une minute, il l’arrête dans ses allers-retours et l’attire contre lui. Chaussée de tennis, elle est de sa taille, même s’il fond quand elle porte des talons et le dépasse d’une tête. Le port altier de Thalia perfectionné par des années de danse traditionnelle et de modern jazz est ce qui l’avait séduit quand ils se voyaient au lycée. 

– T’es mignonne quand tu stresses.

– Seulement quand je stresse ? réplique-t-elle d’une petite voix mais accepte le bisou qu’il pose  sa joue.

– 24h/24, 7j/7, 365,25 jour par an, assure-t-il d’un ton faussement dramatique.

Thalia sourit mais s’écarte avec un soupir.

– Je n’ai pas la flamme ce soir, dit-elle en renouant le foulard blanc qui retient ses tresses lui arrivant au bas du dos.

– Tu dis ça à chaque fois et dès que tu montes sur scène…

– Pas ce soir.

– C’est parce que c’est la première fois que tu présentes cette chorégraphie.

– Peut-être… Je ne sais pas. Il y a une vibe bizarre. Tu vois ce que je veux dire ?

– Pas vraiment, mais je sais que tu vas tout déchirer.

Signe d’encouragement ou de désapprobation, le grondement sourd du tonnerre lui répond.

– Et s’il pleut en plus… murmure-t-elle avec une pointe d’agacement alors qu’elle se blottit dans ses bras dès que son marétèt  est sécurisé.

– Ta danse charmera la déesse de la pluie et elle nous laissera tranquille.

Cette réflexion lui vaut un tchip qui le fait éclater de rire mais leur étreinte se resserre. La discussion avec le touriste lui revient en mémoire. Sans Thalia à ses côtés, aurait-il réussi à revendiquer la Guadeloupe comme il le fait ? Il ne se sent pas encore prêt à affirmer une réponse. 

– Tu connais la légende ? dit-elle, rompant le silence apaisé. Elle se retourne sans quitter son étreinte et s’adosse à lui. 

– Quelle légende ?

– Celle de la Marraine. Il paraît qu’une esclave s’est suicidée au XVIIIe siècle. Elle a voulu s’enfuir à la nage, mais le courant l’a ramenée sur la côte. Son maître l’a punie mais l’a gardée en vie pour la remettre au travail. A la fin de la première journée de travail, l’esclave s’est donnée la mort. On dit que son esprit rôde toujours.

– Genre volant, c’est ça ?

– Je sais pas trop. En tout cas, si tu vois une boule de feu, tu sauras qui c’est.

– Tu cherches à me faire peur, déclare-t-il en lui mordant légèrement le cou. 

– Certains disent l’avoir aperçue dans les ruines de l’habitation.

Il entend le sourire dans sa voix lugubre. Elle pousse un petit cri quand il lui mordille l’épaule. 

– Pourquoi tu me racontes ça là maintenant ? On n’était pas bien ? demande Samuel. Fallait vraiment que tu gâches ça ?

– Mais tu flippes sérieusement. 29 ans. Et tu flippes pour des histoires de fantômes, dit Thalia en riant.

– Volant. Pas fantôme, corrige-t-il quand elle lui fait face sans quitter son étreinte. A moins que la Marraine soit plus dans le genre zombie ? Ne me regarde pas comme ça, tu sais bien qu’il y a une différence.

– C’est hallucinant comment tu crois trop à ces trucs-là.

– C’est pas que j’y “crois trop”. Je pense juste qu’il y a certaines choses inexplicables et inexpliquées dans cet univers et qu’il n’est pas nécessaire de chercher à les provoquer.

– Je vois.

– Au cas où.

– D’accord.

– On ne sait jamais. C’est comme le karma. Il ne faut pas jouer avec des trucs comme ça.

– Tu as raison, dit-elle.

– Pourquoi on l’appelle la Marraine ? demande-t-il en esquivant le baiser qu’elle veut lui donner.

– Tu flippes vraiment !

– Je veux juste m’informer.

– Okay, j’ai inventé cette histoire.

– Tu jures ? insiste-t-il avec une autre esquive de la tête.

– Mais oui !

– Mais on ferait mieux de retourner là-bas quand même.

– Comme tu veux, dit Thalia en riant. Tu veux que je te tienne la main pour marcher ?

– Tu as tort de te moquer, dit Samuel en souriant et lui passe un bras autour des épaules. Tu verras, les esprits viendront te chercher un jour.

– Moi je suis une innocente, je ne fais de mal à personne, assure-t-elle en l’enlaçant à la taille. Je ne crains absolument rien.

***

Le clic de l’appareil photo se mêle aux battements des tambours. A pas lents, tenant un pan de sa jupe, Thalia s’avance pieds nus au rythme kaladja. Samuel baisse son appareil. Après toutes ces années, son apparition sur scène lui coupe toujours le souffle. Le public semble suspendu aux mains que Thalia lève lentement comme pour invoquer le ciel. Ses premiers gestes sont précis mais ce n’est qu’au bout de quelques secondes que sa danse prend vie. Même son regard change alors que ses mouvements fluides captivent le public. Personne ne semble prêter attention au tonnerre qui se rapproche. Samuel lève la tête. Un éclair illumine le ciel. La musique s’arrête et Thalia s’immobilise brusquement. Puis le rythme reprend, toujours à deux temps, mais plus rapide. Les yeux fermés, les bras levés, elle piétine sur place. De plus en plus vite. Elle se met à tourner sur elle-même, se contorsionne. Une légère grimace se dessine sur son visage comme si elle souffrait. Cette improvisation n’a plus rien avoir avec la chorégraphie qu’elle a répétée ces trois derniers mois. Échangeant des regards surpris, les chanteurs se taisent l’un après l’autre. C’est au tour des chachas de s’arrêter, mais les ka continuent. Tout comme Thalia, commandant le rythme avec lequel elle ne fait plus qu’un. Enveloppé dans un halo de lumière, son corps paraît plus léger alors que l’amplitude de ses mouvements augmente et sa grimace se transforme en sourire radieux.

Sourcils froncés, Samuel arrête de la prendre en photo quand Thalia se tourne dans sa direction. Le regard fixe, elle ne semble pas le voir. Même le boula s’arrête, mais pas elle. Ses mouvements se font plus lents alors que le silence plane. Un nouvel éclair traverse le ciel alors qu’un soubresaut traverse le corps de Thalia. Elle se fige. Au bout de quelques secondes, les lents applaudissements se transforment en applaudissements enthousiastes. Thalia relève lentement la tête, le regard dans le vague. Une des chanteuses la conduit hors de scène. Samuel la retrouve assise sous la tente où elle s’évanouit au moment où leurs regards se croisent.

***

“Et le spectacle ?” sont les premiers mots de Thalia quand elle reprend connaissance dans la tente quelques minutes plus tard. L’inquiétude générale fait place au soulagement. Une fois les pompiers partis, le groupe laisse Samuel avec Thalia dont le sourire contraste avec son air épuisé. D’une voix  lasse, elle assure être prête pour son deuxième solo mais s’endort dans les bras de Samuel. 

***

Ce n’est que le lendemain matin, quand ils sont sur le bateau du retour, que Samuel ose lui poser la question qui l’a gardé éveillé.

– Je ne sais pas ce qui s’est passé, dit-elle en s’enfonçant plus confortablement dans son siège. J’avais l’impression de ne plus maîtriser mon corps, mais je me sentais bien.

– On aurait dit que tu étais en transe.

– Peut-être. C’est comme si j’étais dans un autre monde. Je ressentais la danse dans chaque millimètre de mon corps, dit-elle pensivement en posant la tête sur son épaule.

– Tu connais d’autres légendes sur Marie-Galante dans le style de celle de la Marraine ?

– Je t’ai vraiment traumatisé, on dirait. Je t’ai dit que j’avais inventé tout ça.

– Je sais, mais est-ce que tu connais une vraie légende ?

– Là comme ça, rien ne me vient à l’esprit, dit-elle au bout de quelques secondes de réflexion. Pourquoi ?

– Pour rien.

Pourtant, une fois qu’elle somnole, Samuel regarde les clichés de la veille qu’il a chargés sur sa tablette. Une tache bleue pâle est présente à côté de Thalia à chaque fois. Le dernier cliché le laisse d’autant plus perplexe parce que la forme bleue a l’air de l’envelopper comme pour l’empêcher de tomber.

– Fais voir, dit Thalia qui lui prend la tablette des mains en se redressant. Son doigt trace lentement le contour de la tache. C’est ton appareil qui a un problème ou…

– Mon appareil fonctionne parfaitement.

– Alors c’est quoi ça ?

– J’ai vu les photos du photographe officiel et il n’y a rien sur les siennes.

– Ce n’est pas la réponse à ma question.

– Un effet d’optique à cause des spotligths de la scène, je suppose ?

La réponse rationnelle semble suffire à Thalia qui se blottit contre lui une fois qu’il a rangé la tablette dans son sac à dos. Peu de gens du festival, leur groupe y compris, ont eu le courage de se lever pour le bateau de 6h20. Bercé par le rythme du bateau, Samuel somnole quand son smartphone vibrant dans la poche de son gilet à capuche les réveille.

Nouveau message Whatsapp.

– C’est Daniel, annonce Samuel. Il m’a écrit “J-43”.

– J-43 avant quoi ?

– Avant qu’il ne revienne à la maison. Je crois qu’il a vraiment besoin de ce break. Il n’avait pas l’air bien quand on a Skypé dimanche dernier.

– En même temps, ton frère n’était pas obligé d’aller à Séoul pour son stage à l’étranger. Il serait aller dans une autre île de la Caraïbe, vous vous seriez vus plus souvent. Même aux Etats-Unis, ça aurait été plus pratique, mais Séoul…

– Ce n’est pas faute de lui avoir dit, mais il était dans un trip “retour aux sources, je veux connaître mes origines” et tout… Ce que je peux comprendre parce que j’ai eu ma phase aussi, mais bon. Je crois qu’il n’avait pas mesuré ce que ça représentait. Déjà que ça fait trois ans qu’il est sur Paris. Loin des parents, de l’île, de ses amis.

– Oui, enfin, niveau ami, il a surtout Lina… Ce que j’ai toujours trouvé bizarre, d’ailleurs. Tous les deux, ils n’ont jamais…

– Je sais à quoi tu penses, mais non. Ils sont juste amis et rien d’autre.

– Si tu le dis.

– Un garçon et une fille peuvent être amis.

– Je sais, je dis juste que leur relation à eux… Enfin bref. Pour revenir à Daniel, quand il sera là, on va bien s’occuper de lui.

– Attends, je lui réponds.

Une promesse de soleil, de journées grillades sur la plage et soirées gaming plus tard, Samuel range son smartphone dans sa poche.

– Tu comptes faire quoi pour les photos ? Tu les mets en ligne quand même ? demande Thalia en se repositionnant dans les bras de Samuel.

– Pas sans les retoucher pour faire disparaître le… la… enfin le truc.

– N’y touche pas. Laisse-les comme ça. On les gardera juste pour nous.

– Tu es sûre ?

– Je ne m’étais jamais sentie aussi libre en dansant. Je ne veux pas oublier.

– Si tu veux.

– C’est vraiment la première fois que ça m’arrive.

– Et la dernière, j’espère.

– C’est à la déesse de la pluie qu’il faut dire ça, dit-elle avec un regard amusé qui contraste avec son ton solennel.

– Tu ne devrais vraiment pas rire de ces choses-là, conclut Samuel après un petit soupir.