Nwè Love – Chapitre 8 – Vanessa

“Pour que la magie de Noël continue…” lit à voix haute le père de Vanessa sur la carte d’accompagnement que Nolan lui a donnée. “C’est un bon. Ce petit sait ce qu’il fait.”

“T’as vu ? Il veut trop me manipuler pour que je lui tombe dans les bras,” dit Vanessa en reposant une part de pizza qu’elle n’a pas touchée.

Installés au salon pour leur mercredi ciné-plateau, Vanessa attend le verdict de son père. La version abrégée du Nolan Gate s’achève sur la proposition de cette nuit pour clarifier leur situation.

“Je dirais plutôt qu’il veut te séduire et s’en donne les moyens. De quoi as-tu peur exactement ?” demande son père en lui rendant la carte d’invitation.

“Je ne sais pas… Que ce soit Silex, Lieutenant X ou Nolan, je me dis qu’au final je ne connais aucun d’eux.”

“On ne connaît jamais totalement quelqu’un. On ne connaît que ce que la personne veut bien nous montrer d’elle…” dit son père d’un air pensif comme s’il replongeait dans des souvenirs douloureux.

“Papa, ça ne m’aide pas.”

Il prend sa main dans la sienne. “Fi an mwen, kouté byen. Tu es la seule personne qui pourra contrôler ce que tu ressens. Tant que tu fais de toi ta priorité, rien ne pourra t’atteindre.”

Vanessa soupire. Ces mots représentent le Vicks verbal de son père. Que ce soit pour la recadrer quand elle passait plus de temps à préparer le Carnaval que son bac ou quand elle hésitait à accepter la demande en mariage de son ex, il n’a jamais cessé de lui répéter qu’elle devait être sa propre priorité. Se confronter à ses désirs pour éviter les regrets… Appliqué à sa vie amoureuse, le principe lui permet de faire rapidement le tri parmi les hommes avec lesquels passer une nuit n’engagera pas son cœur. Mais avec Nolan…  

“Et si-” commence-t-elle. 

“Tant que tu restes ta priorité, tu garderas le contrôle.”

Alors Vanessa le remercie avec un bisou sur le front et part se préparer après lui avoir donné l’autorisation de finir sa pizza. 

***

Inspiration. Expiration.

Le compte-à-rebours mental touche à sa fin. Refaire le noeud de son pantalon à taille haute ne retarde l’instant fatidique que de quelques secondes. Une main serrée sur la poignée de sa valise trolley, Vanessa tire sur son crop top à manches longues avant de frapper deux coups à la porte qui reste close alors que son cœur bat de plus en vite. 

Le ding de l’ascenseur la fait sursauter. Un couple de touristes trentenaires, masques sur le menton, sort en titubant. Elle répond à leur signe de la main avec un léger hochement de tête mais utilise sa carte pour se réfugier dans la chambre. Ou plutôt dans la suite. 

Les long rideaux face à elle laissent deviner de grandes baies vitrées donnant accès au balcon. Elle a le temps d’apercevoir Nolan endormi sur le canapé avant que la lumière de l’entrée ne s’éteigne. Ce n’est pas le scénario qu’elle avait prévu, mais cela laisse au moins le temps aux papillons dans son cerveau de se calmer. 

Une fois ses tennis bien rangées à côté de celles de Nolan, Vanessa jette son masque dans le coin cuisine. Le bruit de l’eau dans l’évier quand elle se lave les mains ne le réveille pas, ni le fait qu’elle lui retire ses lunettes. Bien qu’il ait gardé le même jean, son sweat à capuche a laissé place à un polo. La lumière blafarde de l’écran plasma où la page d’accueil de Netflix s’affiche disparaît quand Vanessa baisse le capot de l’ordinateur posé sur la table basse. 

“Je ne pensais pas que tu viendrais,” dit Nolan la voix enrouée.

“Je vois ça. On m’avait pourtant promis toute une nuit de folie.”

Le rire de Nolan la fait sourire à son tour. “Je crois que c’est la première fois que je t’entends vraiment rire.”

Dans l’obscurité, elle entend plus ses mouvements qu’elle ne le voit. Il la frôle en se rendant aux baies vitrées et tire les rideaux. Il lui faut quelques secondes pour que ses yeux s’ajustent à la pénombre créée par les lumières extérieures de l’hôtel. 

“J’ai dû être vraiment horrible pour que tu aies une aussi mauvaise image de moi,” dit-il quand elle le rejoint sur le balcon et s’appuie comme lui contre la balustrade. La piscine en contrebas brille sous le clair de lune. Les palmiers de la plage se détachent sur la toile de l’océan sombre. 

“On peut blâmer les circonstances,” finit par dire Vanessa. “Je reconnais que j’étais moi-même un peu fébrile les deux premiers jours.”

“Un peu ? Tes mains tremblaient tout le temps.” 

“Si c’est pour te moquer de moi…” 

“Je ne me moque jamais.” Il la retient par le coude et la tourne doucement vers lui. “Si on parlait de ce qui s’est passé entre Afropuffgyal et Silex971 ?”

“Honnêtement, je préfère parler de nous.”

“Donc il y a un nous… ” 

“Pour l’instant, non.”

Il cherche une réponse dans ses yeux sans poser la question. “J’attends le mais.”

“Il n’y a pas de mais.”

“Je vois.”

Vanessa le retient par le polo et l’attire vers lui alors qu’elle s’adosse à la balustrade. “Ceci étant dit…” 

Il place ses mains de façon à la garder dans une étreinte sans la toucher. 

“Ceci étant dit,” reprend-elle en nouant les bras autour de son cou. “Si je suis là ce soir, c’est pour explorer la possibilité.”

Alors que Nolan se penche, elle ferme les yeux. Le frôlement de sa bouche contre la sienne la fait frissonner.

“J’ai juste une question,” murmure-t-il en gardant son regard à hauteur du sien. “Est-ce que tu as dîné ?” 

Vanessa retient un éclat de rire. “Pas vraiment, non.”

“Bien,” dit-il en se redressant avec un sourire taquin. “On peut passer à la première partie du programme.” 

Perplexe, elle ne dit pas un mot alors qu’il l’invite à s’asseoir sur le canapé. Quel programme peut inclure le fait de pousser la table de basse ? Bien que Nolan ait les arguments physiques pour réveiller son côté aventureux, son corps a encore besoin de repos après les séances marathon de montage vidéo.

“Okay, dis-moi ce qui se passe,” dit-elle quand il commence à tirer les rideaux. 

“Ferme les yeux.”

Ce n’est qu’une fois qu’elle s’exécute qu’elle l’entend bouger. Ses années de pratique d’exercices de respiration ne l’aident pas. La dernière fois qu’elle a laissé le contrôle à quelqu’un d’autre remonte à… jamais. Le bruit du micro-onde réveille son appétit, puis l’odeur de nourriture l’encourage à enfreindre les instructions de Nolan, mais elle tient bon. 

“Encore quelques secondes,” dit-il en lui prenant la main. “Viens. Voilà, ne bouge plus.”

“Tu commences à me faire peur.” 

Pourtant, elle n’ouvre pas les yeux jusqu’à ce qu’il lui autorise dans un murmure après un léger bisou sur sa nuque. Elle ne l’imaginait pas aussi tactile. Une enceinte JBL sur la table basse projette des étoiles dans l’espace salon transformé en aire de pique-nique. Sur des nattes de plage, est reconstituée la photo du repas de Noël qu’il lui a envoyée. Dans des portions pour deux personnes. 

“Si vous voulez bien vous donner la peine,” dit-il en l’invitant à s’asseoir sur un coussin à côté de lui. 

“J’apprécie vraiment mais tu sais que tu n’avais pas besoin de faire tout ça ? ”

“Je sais mais j’en avais envie,” répond-il en lui servant du jus de maracudja dans une flûte à champagne. 

“Je n’ai même pas droit à une coupe de champagne ?” 

“Plus tard si tu veux. Pour l’instant, je préfère que tu sois complètement lucide par rapport à tout ce qu’on se dira ou qu’on fera…” 

Une gorgée de jus ne suffit pas à éteindre la flamme de désir allumée par le dernier mot qu’il a prononcé. 

“Tu crois vraiment que je suis venue discuter,” réplique-t-elle avec un air faussement détaché. Nolan n’a pas besoin de faire comme si cette nuit sera plus qu’un bon souvenir pour la réchauffer les soirs de solitude. 

“Et tu crois vraiment que je couche au premier rendez-vous ?” demande-t-il sans la moindre trace d’amusement dans la voix. 

Ils se regardent et éclatent de rire au même moment. 

“Donc pour toi, c’est un rendez-vous rendez-vous et pas juste…” 

“Je vais être clair sur mes intentions. Premier objectif : te prouver mes talents de cuisinier.”

“J’ai un père chef cuisinier, ce sera difficile de m’impressionner.”

“Je peux quand même essayer.” Il lui présente un pâté salé moelleux. “Verdict ?” 

Succulent. Vanessa ferme les yeux pour apprécier la saveur fondante. 

“C’est pas mal,” reconnaît-elle en lui subtilisant l’autre moitié qu’il s’apprête lui-même à manger. “Peut-être qu’il manque une pointe de sel.”

Nolan éclate de rire. “Je dirai à ma maman ce que tu as dit sur la recette de sa maman qu’elle a héritée de sa maman qui l’a héritée de sa maman.”

“Ça va, ça va, j’ai compris. La recette est parfaite.” 

Entre les pâtés, le jambon à l’ananas et le riz pois d’angole, elle alterne entre salé et sucré sans se préoccuper de faire la conversation. Une playlist R&B des années 90 se charge d’occuper le silence. Allongé à moitié, s’appuyant sur un coude, Nolan l’observe en sirotant son jus de maracudja. 

“Premier objectif atteint,” dit Vanessa après s’être essuyé la bouche avec une serviette en papier. “Quel est le deuxième objectif ?” 

“Te convaincre que ce n’est pas juste un joli conte de Noël.”

Vanessa soupire à la vue de son assiette vide. “Je te dis tout de suite que ça va être plus compliqué.”

“Qu’est-ce qui t’a décidé à venir ?” 

“Je voulais savoir si tu étais plus Mr. Big Ego que Mr. Lunatic.”

“Si tu sais bien t’y prendre, tu auras ta réponse,” dit-il avec un large sourire. “Mais c’est vraiment tout ce qui t’intéresse ?” 

Ce n’est qu’après avoir recompté 3 fois les 21 étoiles sur le plafond et le mur qu’elle trouve la force d’affronter son regard intense. 

“Je voulais comprendre ce que j’avais ressenti pour Silex971. Si c’était juste virtuel ou.. .” 

“Dans ce cas, on peut passer à la deuxième partie du programme,” annonce-t-il en se levant. 

Sans aucune hésitation, elle prend la main qu’il lui tend pour se mettre debout à son tour. Peut-être a-t-elle été déséquilibrée ou peut-être est-ce Nolan qui l’a attirée contre lui ? Mais elle se retrouve dans ses bras. Il l’enlace, leur différence de taille lui donnant l’impression de se faire envelopper par un voile de douceur. C’est aussi ce sentiment qu’elle est venue chercher. Elle pousse un petit cri quand il la soulève et la pose quelques pas plus loin. 

“Ferme les yeux,” dit-il. L’ordre est suivi d’un bisou sur la joue. 

Le cœur battant, Vanessa reste à l’écoute de ses mouvements dans la pièce. Le bruit de la vaisselle posée dans l’évier, la porte du réfrigérateur, la porte de la chambre qui s’ouvre puis se referme. 

“J’étais persuadé que j’aurais eu à te bander les yeux,” dit-il.

“Je peux faire l’effort cinq minutes, vu que tu as fait tout ce que j’ai demandé pendant 4 jours. À part dire mes textes…” 

“Tu vas m’en vouloir jusqu’à la fin de nos vies… ” dit-il en riant. 

Envisager que cette nuit se prolonge réellement au-delà lui donne un léger vertige. 

“Tu peux ouvrir les yeux.”

A part la disparition des nattes de plage et de la nourriture et ses vanilles attachées en un mini-chignon, rien n’a changé. Au moment où elle s’apprête à faire la réflexion, la playlist R&B passe à du zouk love. Les premières notes de “Juste Une Fois” de Slaï retentissent. 

“M’accordez-vous cette danse ?” demande-t-il en gardant les mains derrière le dos. 

Le oui au bord des lèvres, le regard de Vanessa tombe sur leurs pieds nus. Dans la vingtaine, peut-être qu’elle aurait supporté l’inconfort de faire un corps à corps où son ventre amortit les coups de reins. “Tu aurais dû me prévenir. Sans mes talons, ça ne va pas être possible,” dit-elle avec une pointe de regret. 

“Je vois… Et avec ça ?” Il lui tend une boîte à chaussures avec un noeud sur le couvercle. “Joyeux Noël.”

Là, ça commence à faire beaucoup. “Je ne t’ai rien acheté,” remarque-t-elle à voix basse alors qu’ils sont assis sur le canapé. 

“En vérité, c’est plus un cadeau de remerciement. J’offre toujours quelque chose à mes collaborateurs à la fin d’un projet.”

“Pourquoi ?” 

“C’est la moindre des choses pour l’énergie et les efforts que vous dépensez pour moi.”

La loyauté ne s’achète pas mais se cultive lui aurait dit son père avec une énième anecdote de ses années de premier commis dans un restaurant étoilé parisien. 

Sous le papier de protection, reposent des chaussures à lanières similaires à celles qu’elle portait lors de leur première réunion, à la différence près que les talons sont plus larges et un peu plus hauts. Pointure 38. 

“J’ai essayé de te trouver des sandales à talons compensés, mais je n’ai rien trouvé qui fasse vraiment ton style,” dit-il. 

“Parce que tu connais mon style…”

Il lui présente la chaussure droite. “Si elles ne te plaisent pas, on peut les échanger.”

Elles sont parfaites. Vanessa n’ose même pas imaginer leur prix. “Tu as vraiment pensé à tout…”

“Tu le dis comme si c’était mal.”

“Je t’ai déjà dit que tu auras la contrepartie.”

Nolan l’observe quelques secondes avant de secouer la tête. “Et je t’ai déjà dit que je ne cherche pas de contrepartie.” Il s’accroupit face à elle. “J’ai juste envie de te faire plaisir. Si je m’y prends mal, dis-moi comment faire.”

Les lanières qu’il noue délicatement le long de ses mollets semblent se resserrer également sur sa détermination à protéger son cœur. Les étoiles au plafond changent de couleur avec le début d’une nouvelle chanson. Debout, face à face, Vanessa n’a plus besoin de se tordre le cou pour détailler le visage de Nolan. Pourtant, les premiers pas les gardent à distance, ses mains sur les épaules de Nolan, les siennes sur ses hanches. Les papillons dans le cerveau de Vanessa volent dans tous les sens alors qu’elle tente de suivre le rythme que Nolan a déjà trouvé. 

“On ne peut pas mener tous les deux,” déclare-t-il en s’immobilisant. “Fais-moi confiance.”

Plus d’écran pour bloquer leur attirance mutuelle. À quoi bon vouloir garder une distance ? Vanessa soupire et se colle à lui. Les papillons se calment progressivement alors que Nolan resserre son étreinte. Tempe contre tempe, ils se remettent à danser. La synchronisation des corps opère. Cadence lente ou rapide, Nolan la fait zouker autour de la pièce. Au bout de la troisième chanson, il commence même à tester leur souplesse. Un rire complice quand l’un d’eux perd le rythme, un regard attentif quand ils se remettent à tourbilloner de plus belle. Front contre front, les yeux fermés, les quelques secondes de surplace deviennent de plus en plus intenses. La douleur aux orteils de Vanessa également. 

“Tout va bien ?” finit par demander Nolan alors qu’elle se raidit pour la deuxième fois quand il veut la faire tourner. 

“Je crois que j’ai besoin d’une pause,” reconnaît-elle. 

Un soupir de soulagement lui échappe quand elle s’affale sur le canapé. Pourtant, ses pieds en feu ne la distraient pas de la chaleur qui l’enveloppe à la vue de Nolan à la cuisine. Les hommes affichent toujours un comportement exemplaire pendant la phase de séduction, mais aucun de ceux qu’elle a connus n’a jamais fait preuve d’un tel souci du détail. Pourquoi est-il encore célibataire ?

“Construire une carrière demande du temps et de l’énergie… que je ne pouvais pas consacrer à quelqu’un d’autre,” répond-il en s’asseyant à ses côtés avec deux flûtes et le seau à champagne qu’il pose par terre. 

“Mais tu n’es pas resté célibataire toutes ces années…” 

“Tu comptes les retirer ?” demande-t-il le regard rivé sur les chaussures de Vanessa. 

“Si je les retire, mes pieds vont gonfler et impossible de les remettre dans ce cas.”

“Parce que tu veux continuer à danser avec moi ?” 

Le sourire satisfait qu’il affiche se transforme en un éclat de rire quand elle tchipe. 

“Je ne vais pas te mettre au supplice comme ça.”

Avant qu’elle n’ait le temps de protester, il commence à la déchausser. La sensation de libération lui fait oublier momentanément le sujet de la discussion. Nolan trace la marque des lanières sur le dos de ses pieds qu’il place sur ses cuisses. Un petit torchon rempli de glaçons pris dans le seau à champagne anesthésie la douleur. Orteils, chevilles, voûte plantaire, mollets… Au fur et à mesure, Vanessa se laisse aller contre les coussins du canapé jusqu’à se retrouver mi-allongée alors que Nolan continue de lui masser légèrement les pieds. 

Ce n’est pas tant le naturel avec lequel il la touche mais plutôt la facilité avec laquelle elle le laisse faire. C’est comme s’ils se connaissaient depuis des années. 

“Soit tu enchaînais les conquêtes, soit tu étais investi dans une relation sérieuse qui n’a pas résisté avec le temps,” déclare Vanessa une fois que Nolan se réinstalle après avoir jeté les glaçons dans l’évier. 

“C’est la troisième possibilité,” dit-il, adossé à l’accoudoir et un bras sur le dos du canapé. D’un geste de la main, il l’invite à replacer ses pieds sur le coussin qu’il pose sur ses cuisses. “J’étais dans une relation sérieuse, je n’ai pas été présent comme j’aurais dû et après… Enfin bref, disons que j’ai bien profité de ma vingtaine. Là je suis d’abord à la recherche d’un équilibre.”

“C’est l’effet passage de la trentaine ?” 

“Ça plus la crise cardiaque de mon père. La vie peut vraiment s’arrêter à n’importe quel moment. Je le savais déjà, mais là j’essaye vraiment de mettre en application tous les jours.”

Les paroles de la chanteuse du zouk love en cours font écho à ses propos alors qu’elle se lamente sur un amour qui n’est plus. La véritable difficulté est de reconnaître l’opportunité à saisir quand elle se présente. Peu importe la forme. Depuis la rupture de ses fiançailles il y a deux ans, l’amour ne fait jamais partie des objectifs annuels qu’elle se fixe en janvier. Est-ce que sa rencontre avec Nolan puis celle avec Silex971 est ce dont elle a besoin ? 

Nolan lui secoue légèrement le gros orteil pour attirer son attention. 

“Tu te vois où dans cinq ans? ” demande-t-il.

“Woy. J’ai combien de temps pour réfléchir à la réponse ?” 

Nolan sourit en haussant les épaules. 

“Toi d’abord,” dit-elle pour gagner du temps. 

“Avoir mon propre label et mon équipe de prod, un quatrième album qui sera disque de diamant, et avec la femme avec qui partager tout ça.”

“C’est plutôt précis comme vision. Et j’imagine qu’il y a un ou deux enfants prévus ?” 

La question le laisse songeur le temps d’une chanson. “Seulement si elle le souhaite. Ma carrière va me demander beaucoup si je veux me donner les moyens pour ce disque de diamant… Mais je m’adapterai si on fonde une famille.”

“Et tout ça serait en Guadeloupe, à Paris ou à Miami ?” 

“Ma base sera là où ma femme voudra. Comme j’ai dit, je m’adapterai.”

“Je vois…” dit-elle plus par réflexe que par la vision réelle de la projection du tableau qu’il dresse. 

“À ton tour.”

“D’accord… Dans cinq ans…” Elle ferme les yeux et laisse le champ libre à ses rêves qu’elle n’ose pas encore projeter sur un vision board. “Je voudrais avoir ma propre association qui propose des formations à l’image pour que tout le monde documente la Guadeloupe à sa façon et qu’on ne perde jamais les traces de notre identité.”

Elle ouvre les yeux et l’intensité du regard de Nolan lui coupe le souffle.

“C’est ce que j’aimerais, en tout cas,” ajoute-t-elle en s’asseyant. 

Les pieds au sol, elle bouge lentement les orteils. La gêne qui la tiraille est minime par rapport à la brûlure qui lui étirait les muscles.  

“Une expérience dans la réalisation serait bénéfique dans ce cas,” dit-il en glissant jusqu’à elle. 

“Bénéfique mais pas nécessaire. Notre île a plein de gens talentueux à l’appel.”

L’argument cache mal la réticence dans le son de sa voix. Le silence de Nolan met d’autant plus en lumière la vulnérabilité qui la prend à la gorge. “Ma mère est réalisatrice de films documentaires. Parcourir le monde, dénoncer les injustices. C’est toute sa vie. Il n’y a de la place pour personne d’autre…” 

Il n’y a qu’avec sa thérapeute qu’elle a abordé le sujet. Ces quatre années à discuter en long et en large ont fini par effacer sa culpabilité par rapport aux pleurs qu’elle entendait parfois tard le soir dans la chambre de son père, surtout la semaine de son anniversaire. Quand sa mère l’a contactée pour la première fois le lendemain de ses 18 ans, Vanessa a refusé de la voir. Son père l’a suppliée, mais Vanessa a tenu bon. Il était trop tard pour des explications et encore moins pour des excuses. 

“La réalisation ne m’intéresse pas,” reprend-elle plus comme si elle se parle elle-même. “Ce que j’aime, c’est interpréter la vision de quelqu’un… Ou en tout cas, j’aimerais. Je n’ai pas encore eu beaucoup d’opportunités pour l’instant.”

“Ça viendra,” dit Nolan en posant la main sur son genou d’un air rassurant. “D’ailleurs, je veux déjà me positionner. Dès que je rentre à Paris, je vais en studio. Je vais certainement revenir en Guadeloupe pour tourner un clip d’ici fin 2021. Je te veux sur le projet.” 

“Fin 2021…” dit Vanessa d’un air pensif. “Il faut que je consulte mon agenda. Je ne sais pas si je trouverai le temps pour aider Lieutenant X à faire un comeback mémorable.”

Nolan sourit et lui donne un léger coup de coude qu’elle lui rend. Il passe le bras autour de ses épaules et elle se laisse aller contre lui. Silex971 lui donnait le sentiment d’être entendue, Nolan lui donne le sentiment d’être soutenue. 

“Donc je reverrai Lieutenant X Noël prochain,” dit-elle alors que Nolan joue distraitement avec le bracelet qu’elle porte au poignet. “Et toi ? Je te reverrai quand ?” 

“Silex971 sera toujours disponible 24 heures sur 24.”

“Moi, c’est Nolan qui m’intéresse.”

“Il va falloir parler un français clair, Madame,” dit-il sur un ton taquin. 

Elle le pince au niveau des côtes mais pose un baiser sur le cri de protestation qu’il fait. Il n’y a pas de décharge électrique, ni même une étincelle. Juste l’impression d’être portée par une vague de douceur inépuisable. Ils se sourient en restant front contre front, le temps de reprendre leur souffle. La main posée sur la nuque de Nolan, Vanessa interrompt ce qu’il va dire avec un nouveau baiser. C’est l’heure pour la troisième partie du programme. Si cette nuit ne connaît pas de lendemain, autant qu’ils en  profitent le plus longtemps possible… 


C’était le dernier chapitre… Avant de lire l’épilogue, je tenais à vous dire quelques mots. J’espère que cette histoire vous a plu. Je vous remercie de l’avoir lue jusqu’au bout et de m’avoir laissé des commentaires. Je réfléchissais à en faire une version ebook téléchargeable avec des bonus. Abonnez-vous à ma newsletter pour rester à jour sur l’avancée de ce projet.

Je voulais donner une explication sur mon choix de ne pas mettre une traduction des rares mots en créole dans le texte. J’écris de mon point de vue de Guadeloupéenne. Mes personnages sont Guadeloupéens. Le créole fait partie de leur identité. Dans le cas de cette fiction, je ne vois pas l’intérêt de traduire quand les passages en créole sont aussi minimes. J’ai fait en sorte que des non-créolophones puissent comprendre ce qui est dit pour leur compréhension générale et je les remercie d’accepter un discours qui ne leur est pas destiné mais qu’ils peuvent malgré tout apprécier en faisant l’effort de compréhension que nous, personnes des “minorités”, faisons constamment dès notre entrée à l’école.


Epilogue