Nwè Love – Chapitre 7 – Nolan

“Je trouve que tonton Nono abuse,” dit Mickaëlle d’une voix enjouée en soulevant une Alvina hilare. “Aïe, Aïe, doucement doudou. Pas les cheveux,” dit-elle en se libérant de la main potelée du bébé. “Donc tonton Nono trouve l’amour grâce à l’application de tata Micka mais il m’en veut parce qu’il n’avait pas prévu que sa chérie le rejette. Tonton Nono exagère un peu beaucoup, non? “

“Merci de garder ma fille en dehors de vos discussions,” intervient Samuel. Il dépose un paquet de cartes sur la table de la véranda et un plateau avec différents snacks apéritifs. 

Alvina se blottit immédiatement dans ses bras. 

“Gadé’y, gadé’ y” s’exclame Mickaëlle. “Trop mim’s. J’aurais presque envie d’en faire une.” Samuel et Nolan échangent un regard avant de prendre tous les deux une gorgée de leur boisson. “J’ai dit presque.”

“Si tu veux la gérer le soir, tu es la bienvenue” déclare Thalia en ouvrant la baie vitrée pour les rejoindre. Ses nombreux bracelets chantent alors qu’elle prend à son tour Alvina dans ses bras. Le bébé se remet à rire quand sa maman se met à danser lentement avec elle en la laissant tirer sur une de ses longues locks. 

Mickaëlle émet un sifflement d’appréciation face à la robe de cocktail mettant en valeur la silhouette de danseuse de Thalia. Samuel avait évoqué un gala de bienfaisance en comité restreint, d’où l’invitation à cette soirée belote de dernière minute pour lui tenir compagnie. 

” Tu la laisses sortir comme ça ?” demande Mickaëlle. 

“C’est même lui qui m’a aidée à choisir,” rétorque Thalia. “Il sait qu’il est le seul à pouvoir toucher et surtout y goûter.”

“Pas devant, Alvina,” grogne Samuel mais accepte le bisou de Thalia. “On t’accompagne à la voiture.”

Main dans la main, Alvina accrochée à Samuel, ils quittent la véranda en emportant la chaleur de leur harmonie familiale. Nolan et Mickaëlle se regardent. 

“L’asiat introverti. La noire artiste délurée. Ils sont un putain de cliché et ça fonctionne,” dit Mickaëlle en commençant à battre les cartes avec dextérité. “J’aurais jamais misé sur eux.”

“Pareil. Et voilà où on en est dix et quelques années plus tard. Maison avec jardin, enfant pour eux et nous, on est toujours célibataire.”

“Parle pour toi. Je suis en négociation actuellement.”

“Ah bon ?” 

“Une tite doudou qui me rend folle.” Mickaëlle lui glisse son smartphone où s’affiche une page Instagram. “Elle me fait marcher, mais je la laisse. Elle finira bien par venir à moi.”

“Ce n’est pas le genre qui te plaît d’habitude,” commente Nolan après avoir regardé quelques photos. 

“Je sais,” confirme Mickaëlle après un like à la plus récente photo. “J’ai eu ma dose des intellos qui veulent toujours tout suranalyser. Elle, c’est une artiste. Elle veut garder sa liberté et a peur que je m’attache.”

“T’es sûre qu’elle connaît la Mickaëlle que je connais ?” 

“Pas la peine de le dire sur ce ton. C’est plutôt elle qui a peur de s’attacher. Moi je me sens bien avec elle, je veux voir où ça va nous mener.”

“C’est le karma.”

“Va te faire-” 

“Et le bébé est de retour,” interrompt Samuel en reprenant sa place à la table avec Alvina sur ses genoux. 

La conversation glisse naturellement sur leurs projets en cours. La réflexion de Mickaëlle continue de traîner dans l’esprit de Nolan. Est-ce que Vanessa le pense incapable de s’engager parce qu’il est artiste ? Depuis leur dernière conversation au jardin botanique, ils n’ont pas communiqué jusqu’à ce qu’elle lui envoie un mail avec le montage final et une proposition de se voir en studio le lendemain pour terminer la phase de post-production. Man’ Bibi fera probablement la réflexion qu’il aurait dû sourire davantage dans le premier épisode. Par contre, le dernier épisode ressemble davantage à un clip-vidéo. Vanessa a capturé des moments d’émerveillement face à la nature qu’il ne se rappelle pas avoir vécus. D’épisode en épisode, le spectateur verra-t-il la libération mentale qu’il a eu l’impression de vivre en une semaine ?

“Ah, mon fils est bien rentré,” dit Man’ Bibi quand il la trouve endormie dans le fauteuil Stressless du salon devant la TV allumée. 

“Je t’emmène dans ton lit.”

Comme elle a eu l’occasion de le faire tant de fois pour lui, il la borde. “Mèsi doudou.” 

“Tu as fait ta prière ?” chuchote-t-il dans son oreille. 

“Ti gason, tension aw,” répond-elle avec un tchip avant qu’un léger ronflement ne s’échappe de ses lèvres. 

Ce n’est qu’au petit-déjeuner le lendemain matin qu’il lui pose la question. 

“Est-ce que papa était ton âme sœur ?” 

Debout à la fenêtre alors que la voiture à pain est déjà passée, Man’ Bibi écoute l’horoscope de 8 heures avant d’éteindre la radio de la cuisine  et de venir s’asseoir face à lui. 

“Qu’est-ce que tu appelles âme sœur ?” 

“La personne qui te comprend et te connaît mieux que toi-même parfois.”

“Hmmm,” elle boit une gorgée de son café. “Dans ce cas, non. Ton papa n’était pas mon âme sœur, et je ne pense pas avoir été la sienne non plus… mais son amour pour moi était réel et sincère. C’est le plus important.”

Vu la réponse, Nolan n’ose pas lui demander si la réciproque était vraie. Leur histoire ne le concerne pas. 

“Ki non ay’?” demande Man’ Bibi avec un sourire bienveillant. “Elle doit être vraiment spéciale.”

“Elle l’est… Enfin, je crois. C’est vraiment bizarre parce que j’ai l’impression de la connaître depuis des années alors qu’on s’est parlé très peu au final… De toute façon, elle a été très claire. Je ne l’intéresse pas.”

“Elle t’a dit pourquoi ?” 

“À cause de Lieutenant X.”

“Ce qui peut se comprendre. Il faut un mental solide pour être avec toi. Avec sé fanm la ochante ki ka kouwi dèyè-aw…”

“Maman…” soupire-t-il après cette rengaine. “Tu sais que ce n’est pas mon genre.”

“Ce n’est plus ton genre,” corrige-t-elle. “Moi je le sais, elles aussi le savent, ce qui ne les empêche pas d’essayer. Mais elle,…” 

“Vanessa.”

“Est-ce que Vanessa le sait ?” 

Mis à part avoir clarifié leur statut de célibataire au début, leurs discussions virtuelles avaient rarement tourné du côté de leur vie amoureuse. Appuyer ses certitudes sur leur compatibilité amicale par écran interposé et leur compatibilité professionnelle, quoiqu’elle en dise, n’a rien de rationnel. 

“Vous arrivez à vous entendre même sans partager les mêmes centres d’intérêt,” reprend Man’ Bibi face à cette objection. “Vous arrivez à travailler en gérant vos différences d’opinion. Tu ne m’en as pas parlé, mais je suppose qu’elle te plaît physiquement aussi. Tous les éléments sont réunis mais toi tu trouves que c’est irrationnel ? Ay bondyé, mwen pa té sav ti moun an mwen té kouyon konsa.”

“Ça va, ça va,” rétorque Nolan en riant.”Pas besoin d’insulter mon intelligence.”

“Alors qu’est-ce que tu comptes faire ?” 

***

Debout face à l’écran où défile la websérie, Nolan essaye de se concentrer sur la synchronisation des mots pour corriger le son. Même quand l’ingénieur du son valide une prise, Vanessa redemande une dernière écoute avant de passer à la suite. Cordiale quand elle lui propose une pause ou un verre d’eau, elle quitte le studio dès que la moindre ouverture pour discuter se présente. 

Ce n’est que lorsqu’ils quittent le bâtiment à 20 heures qu’elle semble renoncer au masque de neutralité. Littéralement, car elle range son masque dans une pochette qu’elle garde ouverte en l’invitant silencieusement à faire de même. Elle lui propose même du gel hydroalcoolique. Pendant qu’il se frotte les mains, il la suit jusqu’à sa voiture. Le bip bip du déverrouillage des portes sonnent comme le signal de la dernière chance. 

“Merci encore d’être venu,” dit-elle après avoir laissé son sac à main sur le siège conducteur. 

“Je devais bien honorer le contrat que j’ai signé et puis j’avais beaucoup de temps libre.”

Elle tchippe en levant les yeux au ciel, mais elle sourit. Enfin. Autant en profiter.

“Je voulais te dire / J’ai quelque chose à te dire,” disent-ils en même temps. “Toi d’abord. Non toi.” 

“Je t’écoute,” dit-elle.

“Je te présente mes plus sincères excuses de ne pas t’avoir dit la vérité tout de suite.”

“Je…” commence-t-elle après une pause. “D’accord. Excuses acceptées.”

“Je repars dimanche.” L’ombre de tristesse qui passe sur le visage de Vanessa l’encourage à poursuivre. “A partir de demain, j’aurai des obligations familiales difficiles à rejeter, donc je n’ai que cette nuit qui m’appartient et j’aimerais la partager avec toi, si tu en as envie, bien sûr.”  

Vanessa observe avec curiosité l’enveloppe qu’il sort de la poche kangourou de son sweat à capuche. Elle la tourne et retourne à plusieurs reprises avant de l’ouvrir. Une carte d’accès d’hôtel avec un mini-carton d’invitation.

“Et avant que tu ne te fasses des idées,” ajoute-t-il. “C’est juste pour qu’on puisse discuter tranquillement, dans un endroit confortable sans être dérangés.”

“Donc je dois croire que tu m’invites dans une chambre d’hôtel juste pour discuter ?” 

Il n’y a aucune trace d’outrage ni d’hostilité dans sa voix. Contrairement à leur discussion au jardin botanique. Peut-être que… 

“Tu aurais fait confiance à Silex ?”

“A Silex ? Non. Tu as besoin que je te rappelle ce qu’il fait à Josua ? Et à la sœur de Josua? Awa. Je ne fais pas confiance à Silex,” finit-elle avec un large sourire.  

C’est exactement ce genre de réponse qui force Nolan à lutter contre son envie de l’enlacer. Il met les poings dans la poche de son sweat. “Un  jour, on va regarder ce film ensemble et je t’expliquerai pourquoi Silex est aussi un nèg maron.”

“Tu voudrais vraiment qu’on reste en contact ?” demande-t-elle après une seconde d’hésitation. 

“Oui.”

“En tant qu’amis ?” 

“Si c’est ce que tu souhaites,” parvient-il à dire, malgré la petite boule d’appréhension qui lui tiraille le ventre. “Bon, je vais y aller.”

Vanessa ne répond pas, ne bouge même pas quand il lui prend la main mais il est presque sûr qu’elle ferme les yeux quand il l’embrasse sur la joue. “À tout à l’heure, j’espère,” ajoute-t-il.


Dernier chapitre demain !