Nwè Love – Chapitre 6 – Vanessa

“Je n’ai pas d’autres disponibilités. C’est aujourd’hui ou jamais,” dit Nolan sur un ton tranquille mais ferme. Vanessa éloigne le téléphone de son oreille pour exprimer son soupir de frustration.

Ce projet aura été pénible jusqu’au bout. Après avoir passé ces trois dernières nuits à avancer sur le montage, elle aura du mal à supporter Mr. Lunatic sans la présence apaisante de Samuel. Vanessa envoie ses excuses par télépathie à Alvina. Samuel était encore aux urgences quand il a téléphoné à 6 heures du matin pour dire qu’il ne pourrait pas assurer le tournage du jour car la petite avait fait une crise d’asthme dans la nuit. 

“Si j’explique la situation aux gérants du jardin, je suis sûre qu’ils nous donneront l’autorisation de filmer en début de semaine prochaine.”

“Je ne pourrai pas la semaine prochaine.”

“Je n’ai pas le matériel.”

“Je t’ai vu manipuler l’appareil de Samuel. Clairement il n’en aura pas besoin aujourd’hui.”

Le tchip au bord des lèvres, Vanessa serre les dents. 

“Très bien,” dit-elle. “Je passe te chercher à 13 heures.”

“Je préfère qu’on se retrouve directement là-bas.”

“Rendez-vous à 14 heures dans ce cas. À tout à l’heure.” 

Une heure de tournage tout au plus et ciao Nolan. Et elle aura l’esprit libre pour réfléchir à la situation Silex971. Cela fait plus de 24 heures qu’ils ne se sont pas parlés. En termes de productivité, elle en est à 1 épisode et demi déjà monté. En termes de sérénité, elle n’a jamais eu le cœur qui bat si vite en vérifiant les notifications de son téléphone. Son père, Netflix, son père, Amazon, sa chef même un samedi, mais aucun message de Silex971. S’il doit se passer quelque chose, ce sera à elle de prendre la décision.

Sans échange de photo ni même de prénom, qui accepterait de prendre le risque d’être dans les statistiques des rencontres virtuelles tournant en faits divers ? 

***

Séquence d’introduction devant la mare d’accueil avec les carpes koï. Quelques plans où il marche dans les allées garnies de fleurs. Pause devant la cascade. Séquence tendresse avec les animaux. Et c’est dans la boîte. Le programme est simple.

La feuille de route ne prévoyait pas que les couleurs des fleurs hypnotisent Nolan au point qu’il s’arrête tous les deux pas. 

“Cet endroit est magnifique,” dit-il en se tournant vers elle avec un large sourire. 

Pour les besoins du tournage, il a le droit de ne pas porter de masque quand ils ne se déplacent pas. C’est peut-être la raison pour laquelle il n’arrête pas de sourire depuis leur arrivée. S’il est de bonne humeur, autant faire en sorte qu’il le reste alors Vanessa acquiesce silencieusement à tout ce qu’il dit. 

“Tu es toujours vexée à cause de ce que j’ai dit mardi,” dit-il en remettant son masque. 

Pour son attitude de mardi, de samedi, de mercredi. “Je ne sais pas de quoi tu parles.”

“Je ne peux pas m’excuser si je ne sais pas ce que j’ai fait de mal.”

Au bout de cinq minutes de marche en silence sans qu’il fasse l’effort de regarder l’objectif, Vanessa éteint l’appareil. Le conseil de Silex sur le fait de dire ce qu’elle ressent lui revient en tête. 

“D’accord. Tu m’as parlé sèchement,” dit-elle. “Depuis le début en fait, tu me parles mal.”

“Depuis le… Attends, je ne comprends pas ?” 

“Ce n’est pas tout le temps, mais c’est arrivé que tu me parles comme si j’étais juste ton larbin.”

“Il me faut des exemples précis parce que je-” 

“Premier jour à l’aéroport. Ensuite quand je suis venue chez toi pour te dire en personne que le tournage était annulé. Quand tu as paniqué devant la marchande et j’ai voulu t’aider. Quand on était au Fort et que tu as remis en question mes compétences en montage.”

Vanessa reprend son souffle et retire même ses lunettes pour éviter la buée qui décrédibiliserait toute cette tirade. 

“Rien à ajouter ?” commente Nolan. 

Vanessa remet ses lunettes et le regarde droit dans les yeux. “Rien à ajouter.”

“Je crois qu’on devrait aller s’asseoir.”

Même les plus mauvaises excuses servies à l’ombre d’un carbet, au milieu de cette végétation colorée, seraient acceptées. Le chant des oiseaux et le bruit lointain de la cascade luttent contre la rancœur de Vanessa. Assis face à face, Vanessa lui fait signe de commencer. 

“J’entends tout ce que tu m’as dit et je vais expliquer la situation de mon point de vue.” Il fait une pause mais ne la quitte jamais des yeux. “Je ne me souviens pas de ce que j’ai dit ni comment je l’ai dit à l’aéroport. J’étais fatigué et une fan est venue me parler juste avant que tu n’arrives. J’ai commencé à paniquer. J’avais besoin d’être au calme pour éviter une crise… Donc toutes mes excuses pour avoir été brusque.”

Espère-t-il vraiment lui faire croire qu’il fait une crise de panique à cause d’une personne alors qu’il a fait des concerts devant 20 000 personnes ? La question doit se lire sur son visage.

“J’ai commencé à faire des crises il y a deux ans… À la mort de mon père.”

Sa disparition de la scène médiatique, sa prise de poids… Tout prend son sens. “Je-” 

“Attends. Laisse-moi finir s’il te plaît.” Elle acquiesce de la tête. “Donc tu avais tout à fait raison pour la marchande, j’ai eu peur de faire une crise mais j’ai vrillé quand tu as répondu à ma place.” 

“Je voulais juste… ” 

“M’aider, j’ai compris. Ça partait d’un bon sentiment. Mais ça m’a donné encore plus l’impression de ne pas être en contrôle… Enfin bref, je te présente mes sincères excuses pour ça aussi.”

“Et pour le reste ?” 

“J’ai peut-être douté de ton professionnalisme au début, mais je n’ai jamais remis en question tes compétences. Ce n’est pas de ma faute si tu projettes… .” 

” Si je projette quoi ?” répète-t-elle alors que sa vue se brouille légèrement. Pas de larmes. Pas maintenant. 

Nolan secoue légèrement la tête comme s’il refuse de lui rendre ses attaques. “Si je n’avais pas confiance en tes compétences, je ne t’aurais pas confié mon image. Encore moins en l’absence de Samuel.” Il fait une pause. “J’ai fait de mon mieux pour réaliser ta vision.”

“En refusant de dire mes textes ? “

“En apportant ma touche personnelle à tes textes. Je suis un professionnel des mots, je sais comment fonctionne mon style. Tu as engagé Lieutenant X, je t’ai donné du Lieutenant X. D’ailleurs, je… ” Laissant son doigt dessiner un motif aléatoire sur la table en bois, il semble chercher ses mots dans les fleurs qui les entourent.” Je voulais te remercier de m’avoir fait participer à Guadeloupe Inside.” 

“Là, c’est moi qui ne comprends pas. Pourquoi tu me remercies moi ?”

“Tout le monde pense que ma carrière est finie. Je pensais que ma carrière était finie… Enfin, disons que je n’arrivais pas à trouver la direction à prendre, mais je crois que je commence vraiment à voir le bout du tunnel. Alors merci à toi pour ta confiance.”

C’est peut-être à cause de l’accumulation des heures consacrées au montage des vidéos, c’est peut-être à cause des moqueries de ses collègues pendant les deux jours qu’elle a passés au bureau cette semaine, mais ces mots réchauffent sa dernière goutte de sang-froid. 

“Je confirme que tu es un pro des mots,” dit-elle en essuyant discrètement une larme. “J’aimerais que ma nature de Bisounours ne soit pas exposée au grand jour, donc si tu as autre chose du même style à me dire, c’est le moment de parler ou de te taire à jamais,” dit-elle avec légèreté en se levant.

“À vrai dire,” hésite-t-il alors Vanessa se rassoit. “Il y a aussi la raison pour laquelle je voulais qu’on tourne aujourd’hui.”

“Tu seras occupé toute la semaine prochaine, je sais.”

“J’ai rencontré une femme géniale et je veux être sûr d’être disponible si elle accepte de me rencontrer avant mon retour à Paris.”

La phrase est cohérente mais pas la situation. Elle se garde d’en faire la remarque. C’est sa vie, pas la sienne. “D’accord,” dit-elle une fois ses lunettes remises en place. “Je garderai le secret, ne t’inquiète pas. On finit le tour du jardin ?”

Rien de tel que le travail pour garder ses émotions au repos. Peut-être que la chaleur joue sur l’enthousiasme de Nolan. Pourtant, quand Vanessa lui propose de faire une nouvelle pause, il refuse et reprend le personnage de Lieutenant X alors qu’il  présente les différents aspects du jardin idéal pour un rendez-vous amoureux. 

“Excuse-moi, je comprends que tu sois en mode lover, mais le jardin est fait aussi pour les familles et les célibataires,” remarque Vanessa. “On est face à un fromager immense, rien ne t’empêche de parler de soukounyan. Guadeloupe Inside, tu te rappelles ?” 

“Et tu crois que les gens vont venir s’ils pensent que le jardin est un repère à soukounyans la nuit ?” 

“Tu… n’as pas tort. Mais on peut la refaire sans parler de couple s’il te plaît ?”

Encore quelques plans puis la séquence de conclusion. Nolan a l’air tellement épuisé que Vanessa lui propose un snack avant de repartir. Leur sorbet en main, ils reprennent le début du parcours. Avec l’appareil photo rangé dans le sac à dos que Nolan a insisté pour porter, Vanessa peut profiter du spectacle de la nature sous le feu des rayons du soleil couchant. Silex aimerait-il se promener ici ? 

“Si tu emmènes l’élue de ton cœur ici, impossible qu’elle résiste,” dit Vanessa en s’arrêtant face à la mini-cascade. 

“Déjà essayé et ça n’a pas fonctionné.”

“Ah bon ? C’était quand ?” 

“Y’a une heure environ.”

Elle a dû mal entendre. Pourtant, quand elle fait volte-face, le regard de Nolan ne laisse place à aucune autre interprétation. La femme géniale qu’il a rencontrée sans la rencontrer… Les doigts tremblants, Vanessa appelle le numéro que Silex971 lui a donné. Nolan se rapproche pour lui montrer l’écran de son smartphone où s’affiche son nom.

“C’est mon numéro perso quand je suis ici,” explique-t-il. 

Depuis quand ? Comment ? Pourquoi ? Toutes leurs conversations en virtuel et en réel se mélangent. Ce qu’elle a ressenti aussi. La peur d’être déçue qui la faisait raccrocher avant même que la connexion soit établie. La peur de le décevoir l’empêchant d’appuyer sur le bouton “Envoyer” d’un message acceptant son invitation. L’envie de préserver toutes les possibilités d’un “Et si”. 

La spirale de confusion s’arrête brièvement sous la caresse de Nolan. D’abord la main, puis le bras, l’épaule, le cou. Il tire légèrement sur une mèche de son afro avant de lui masser légèrement la nuque. Comme pour la rassurer, comme pour l’inviter à accepter. Vanessa se laisse aller contre son torse. Il aurait été facile de céder à la tentation avec un inconnu. Vivre l’expérience sans penser aux conséquences… Mais pas avec Lieutenant X. Et encore moins avec Nolan. Elle s’écarte brusquement. 

“Tu le sais depuis combien de temps ?” demande-t-elle en croisant les bras.

“Depuis que tu m’as dit ton prénom.” Vanessa lève les yeux au ciel. “Je sais, j’aurais dû tout te dire à ce moment-là.”

“Pourquoi tu ne l’as pas fait ?” 

Le début de la phrase crié finit par un chuchotement alors qu’un couple et ses deux enfants passent. Nolan attend qu’ils soient de nouveau seuls.

“Je n’ai rien dit pour éviter cette réaction, je pense… Je voulais d’abord comprendre ce que j’avais dit ou fait pour te faire te sentir aussi mal. Je… J’espère que tu me pardonneras.”

Le ton solennel de sa voix la fait frissonner, mais elle réussit à ne pas détourner le regard. “Et ?”

“Et… J’ai envie d’apprendre à te connaître vraiment.”

“Donc je n’ai pas mon mot à dire ?”

“Si. Je t’ai laissé la décision, tu te rappelles ?”

“Et comme tu n’as pas eu la réponse que tu voulais, tu m’as manipulée.”

Plus les secondes passent, plus l’accusation creuse le fossé entre eux. “Okay… Manipuler est peut-être un peu fort. Tu as toujours le choix de me dire non. C’est bien pour ça que je t’ai tout dit aujourd’hui.”

“Et tu t’es dit quoi ? Quand elle saura que je suis Lieutenant X, je pourrai la baiser dans tous les sens du terme ?”

“Woy, woy, nou pa bizwen rivé jis la,” répond Nolan qui lève les mains comme pour se rendre. “Je comprends ta colère, mais tu me prêtes des intentions que je n’ai pas. Si tu veux qu’on en discute comme deux adultes, il n’y a pas de souci, mais je ne perdrai pas mon temps à me défendre sur des accusations que je ne mérite pas.”

“C’est tout ce que tu as à dire ?”

“Oui.”


Chapitre 7 demain lundi 28 décembre.