Nwè Love – Chapitre 1 – Nolan

Nou kontan vwè zòt. 

Le panneau de bienvenue en Guadeloupe adoucit l’annonce d’un message de prévention sur le respect des gestes-barrières. Nolan l’a déjà entendu une dizaine de fois entre la sortie de l’avion et son passage rapide dans le hall d’arrivée de l’aéroport Pôle Caraïbe. Le crissement des valises à roulettes sur le sol brillant accompagne la compilation Noël de Kasika diffusée à faible volume. Le vol Paris-Pointe-à-Pitre étant à moitié vide, Nolan n’a même pas besoin de jouer des coudes avec les touristes fuyant la grisaille de l’Hexagone ni de  contourner des familles enfin réunies.

Deux ans. Il lui aura fallu deux ans pour trouver la force de revenir au pays. 

Inspiration. Expiration. 

Difficile avec le masque chirurgical de savourer la première caresse des alizés alors que les portes vitrées automatiques se referment derrière lui. 

Smartphone à la main, son gros sac de cabine sur le dos, Nolan scrute la voie dépose-minute. 

“Tu crois vraiment que c’est lui ?” 

“Mais si c’est lui.”

“Non mais Lieutenant X n’est pas aussi petit.”

“Séw ki manman’y ?” 

“Va lui demander.”

Le regard protégé par de larges lunettes de soleil, Nolan se tourne légèrement pour voir s’il est bien l’objet de la discussion des deux jeunes femmes. Elles se taisent le temps qu’il s’éloigne de quelques mètres, puis elles reprennent leur discussion sans avoir l’air de tomber d’accord. Nolan continue de les surveiller du coin de l’œil. Même pas cinq minutes  en Guadeloupe et son rythme cardiaque commence déjà à s’affoler. 

Il essuie ses mains moites sur sa veste de survêtement, vérifie trois fois que ses cheveux twistés en vanille sont bien dissimulés sous son bonnet, puis il remet sa capuche. Toujours personne à l’horizon à part les deux jeunes femmes se rapprochant lentement mais sûrement. 

Nolan étouffe un juron en se rendant compte qu’il a oublié de couper le mode avion de son smartphone. Aussitôt l’erreur rectifiée, l’écran s’éclaire avec les mots Samuel Li et la photo d’un jeune homme souriant aux yeux en amande et au teint hâlé. 

 

“Si tu décroches, c’est que tu es déjà arrivé,” dit Samuel en forme de bonjour. 

“T’es garé où ?” 

“Alors en fait, j’ai eu un petit contre-temps avec le bébé, donc je-” 

“Alvina est malade ?” 

“Oh non, pas du tout. Elle pète la forme. Bon, je vais être franc. Elle ne fait pas ses nuits et je viens à peine d’émerger.”

“Je comprends. Je vais prendre un taxi, t’inquiète pas.”

“Pas la peine pour le taxi. Vanessa doit venir te chercher.”

“Qui ?” 

Oh non. Une des jeunes femmes, celle qui semblait être fan, se dirige vers lui d’un pas décidé. Nolan s’ avance vers la file des taxis mais le flash-back de son trajet Uber moins de 24 heures plus tôt le stoppe net. Difficile de repousser le flow ininterrompu de questions sur sa disparition médiatique quand la personne conduit littéralement votre vie. Nolan ferme les yeux et respire lentement. 

“T’es au courant qu’on commence à tourner dans trois jours ?” La voix de Samuel le ramène dans le présent. “T’as regardé le planning ? ” 

“Je crois qu’Amanda me l’a envoyé y’a deux jours, mais bon… Alors c’est qui Vanessa?” 

“C’est… Attends.” Des pleurs de bébé interrompent la réponse de Samuel. “Alvina vient de se réveiller. Désolé encore. Tu me dis quand t’es arrivé chez toi. A pli ta.”

Click. 

Voilà la conséquence de n’avoir qu’un seul ami vivant au pays. Demander à un membre de sa famille aurait ruiné la surprise de sa visite sans compter qu’il aurait subi l’interrogatoire obligatoire après ces deux ans.  Une recherche rapide dans ses mails et le planning de tournage s’affiche. Le logo du comité du tourisme occupe largement la première page. Nolan fait défiler le document sans lire la genèse et les objectifs du projet de mini-série. De mémoire, sa manager lui avait dit que c’était pour promouvoir la région Guadeloupe, mais que certaines séquences pourraient être utilisées pour un making-of de son prochain album toujours au stade conceptualisation pour l’instant.

Équipe. Vanessa Daumier – productrice exécutive

Direction Facebook. 0 résultat. Pareil sur Twitter. Par contre, Instagram lui suggère une dizaine de profils privés dont le troisième affichant un afro volumineux. 

“Euh bonjour, excusez-moi. Vous êtes Lieutenant X ?” 

C’est bien la non-fan qui était persuadée que ce n’était pas lui. 

“Non, désolé,” ment Nolan. Ces deux mots transforment la surprise en certitude. Il aurait dû essayer de changer sa voix. “On me confond souvent avec lui.”

“Anw…,” dit-elle, son regard tombe sur le tatouage “Only God Can Judge Me” ornant l’avant-bras gauche de Nolan. Il baisse les manches de sa veste de survêtement en la priant mentalement de partir. 

“Dommage,” ajoute-t-elle avant de s’éloigner. 

Nolan retient un soupir. À une époque, ce type de rencontres avec son public occupait ses rêveries pendant des révisions de partiels. Après avoir entendu son premier single à la radio, il s’était même exercé trois heures à maîtriser une signature d’autographe rapide. Bien que les gens préfèrent le selfie désormais, si on lui avait dit qu’il en arriverait à esquiver ces interactions…  

Une berline noire freine brusquement en double file. La conductrice en sort précipitamment. Ses sandales claquent sur le bitume. Le drapeau indépendantiste sur le devant de sa tunique s’accorde au logo rouge, vert et or du GAN sur son totebag. Elle en extirpe une pancarte où sont écrits les mots Lieutenant X mais la lâche aussitôt dans une vaine tentative de rattraper ses lunettes embuées glissant sur son nez. Nolan ramasse promptement la preuve de son identité et la plie en deux pendant que la jeune femme récupère ses lunettes. Sa myopie doit être vraiment sévère parce qu’elle garde les yeux plissés tout en s’approchant de lui.  

“Pourquoi vous avez fait ça à ma pancarte ?” demande-t-elle sur un ton énervé. 

Voyant les deux jeunes femmes revenir, Nolan se dirige rapidement vers la berline. 

“Hey, mais rendez-moi ma pancarte!” proteste-t-elle. 

“Vous êtes bien Vanessa Daumier ?” dit-il en s’arrêtant au coffre. 

“Comment vous…” Il retire sa capuche. Les deux secondes de vision claire avant que ses lunettes soient de nouveau embuées suffisent. “Vous êtes Lieutenant X ! “

Surprise, elle l’est, c’est évident. Par contre, Nolan n’arrive pas à identifier le ton derrière ce constat : de la déception, peut-être ?  

“Ouvrez-moi le coffre,” ordonne-t-il à voix basse. 

Le clic du déverrouillage se fait entendre alors qu’elle s’installe au volant. Nolan se glisse rapidement sur la banquette arrière et remet sa capuche en se tournant vers la vitre opposée alors que les deux adolescentes brandissent leur smartphone.

“Vous attendez quoi pour démarrer ?”

Vanessa sursaute, baisse légèrement son masque mais s’exécute sans un mot. 

***

Être dans un environnement apaisant, c’est ce que lui avait recommandé sa psychologue. S’accorder le temps de retrouver l’inspiration pour faire ce troisième album que sa maison de disques attend depuis deux ans. Pour la tranquillité, ce sera un peu difficile car la nouvelle de son arrivée sur l’île tourne probablement déjà sur WhatsApp et Snapchat. 

La mélodie au saxophone de son dernier tube le tire de sa contemplation des champs de canne autour de l’aéroport. La campagne sucrière devrait ouvrir dans un mois environ, mais les indicateurs de réussite sont au plus bas. Les chutes de rendement de ces trois dernières années ne présagent rien de bon pour 2021. Et c’est la même chose pour sa carrière au point mort depuis trois ans. 

“On peut écouter autre chose,” dit-il sur un ton sec, incapable de s’entendre faire une déclaration d’amour éternel aussi insipide. 

“Oui, bien sûr,” bafouille Vanessa. 

Les stations radio s’enchaînent. Reggae. Gwoka. Zouk. Jazz. Soul caribéenne. Merengue. Retour sur la soul caribéenne. 

Vanessa fredonne, prononçant un mot de temps en temps sans jamais oser accompagner réellement la chanteuse. 

“C’étaient Meemee Nelzy et Chyco Siméon avec Mènm biten Mènm bagay”. Vous écoutez Karayib Sound,” annonce l’animatrice. “C’est l’Ambre Hour. Il est 17 heures.” 

Nolan s’installe plus confortablement, les warnings dans son cerveau désormais éteints. Une publicité pour un restaurant de grillades ravive la faim que le plateau repas dans l’avion a à peine comblé. Une pub pour un garage automobile provoque un éclat de rire de Vanessa. Elle jette un regard nerveux dans le rétroviseur mais Nolan fait semblant de ne pas l’avoir entendue. Il ne peut s’empêcher de tchiper à la publicité suivante vantant “Sweetsiwo, l’appli pour celles et ceux en recherche de douceur”. Amie du lycée, la créatrice Mickaëlle l’avait bombardé de mails pendant une semaine pour qu’il prête son visage à la campagne publicitaire. Il lui a permis d’utiliser un extrait de “Vou è Mwen”, il ne fallait pas lui en demander plus. D’ailleurs, elle ne l’a toujours pas recontacté depuis son dernier refus.  Tchip bis. 

“Désolée,” s’excuse Vanessa et coupe la radio. 

Cependant, le silence ne cache pas ses raclements de gorge réguliers, ni le couinement du siège à chaque fois qu’elle réajuste sa position en tirant sur une mèche arrière de son afro avant de la replacer dans sa chevelure. 

 

“La musique ne me dérange pas,” finit-il par dire. 

Après une brève hésitation, elle remet la radio. Il ne lui faut que quelques secondes pour se remettre à fredonner au rythme de “Tes Vacances avec moi” de Sonia Dersion tout suivant les routes sinueuses des Grands-Fonds sans utiliser le GPS. Le smartphone de Nolan vibre. Un appel WhatsApp de sa mère. S’il décroche, elle saura qu’il est en Guadeloupe. S’il ne décroche pas, elle continuera d’appeler et de s’inquiéter. 

“Nous sommes presque arrivés,” annonce Vanessa. 

“Je sais. D’ailleurs, si vous pouviez accélérer un peu…”

“C’est une route limitée à 80.”

***

L’appel numéro 3 est en cours quand la berline s’engage dans le chemin de terre menant à la villa que Nolan a offerte à ses parents dès que ses revenus ont pu le lui permettre. La modernisation du portail est la dernière étape que ses parents  tenaient absolument à assurer. 

“Mais maman, je t’ai dit que je dormais. C’est pour ça que je n’ai pas entendu le téléphone,” dit-il en descendant de la voiture. “Comment ça où je suis ? À ton avis ?” 

Vanessa ouvre le coffre et ils prennent l’anse du sac au même moment. Leurs regards se croisent puis chacun tire sur le sac. 

“Il est trop lourd,” murmure-t-il en écartant brièvement le smartphone. “Bah non puisque je suis réveillé,” continue-t-il en se dirigeant vers la véranda, son sac à la main. “Au fait, tu m’avais dit que le portail électrique devait être installé le mois dernier… Maman, arrête. Je vois bien qu’il n’est pas là.” Il sourit. “Non, c’est pas Tatie Ririne qui me l’a dit. C’est pas Tatie Didine non plus. To, to, to. Man’ Bibi ?”

Un cri de joie lui répond. Il lâche son sac et vacille sous l’impact de sa mère qui lui saute dans les bras. Avec son 1m88, il la dépasse de deux têtes mais, quand elle resserre son étreinte, il a l’impression d’avoir à nouveau 10 ans. 

“Mais pourquoi tu ne m’as pas dit que tu venais ?” demande-t-elle en lui donnant une légère tape sur le bras. “Qui t’a déposé ?” 

Ah, oui. Vanessa. Il en aurait oublié de la remercier. 

“C’est…” La berline est déjà arrivée au bout du chemin de terre et soulève même un nuage de poussière en tournant pour rejoindre la route. 

Il la remerciera plus tard. 

***

Après une douche et une assiette de dombrés, Nolan n’arrive plus à lutter contre les effets du décalage horaire. Pourtant, une fois allongé dans son lit queen size, impossible de s’endormir même avec le ronronnement de la climatisation. Sous l’éclairage bleuâtre de la lampe de chevet, la décoration minimaliste moderne ne lui inspire pas les histoires de créatures magiques qu’il se racontait pour s’endormir quand il était enfant. Il n’a jamais vécu dans cette maison six fois plus grande que le logement social aux Abymes où il a grandi et qui n’existe désormais plus que dans sa mémoire. Néanmoins, la disparition des rides d’anxiété de Man’ Bibi depuis l’emménagement dans la nouvelle maison valait le sacrifice de quelques souvenirs. Par contre, il n’avait pas anticipé qu’elle y vive seule. Personne n’aurait pu l’anticiper. 

Son smartphone vibre sur la table de chevet. 

“Tu ne m’as dit que tu étais rentré !” crie Mickaëlle. 

“Je suis rentré.”

“Ha. Ha. Ha. Ha,” réplique-t-elle sans la moindre trace de rire. “Tu repars quand ?” 

La fameuse question qui lui rappelle qu’il n’est plus tout à fait chez lui ici. Mickaëlle non plus ceci dit. 

“Le 3 janvier.”

“Donc on aura le temps de se voir. J’arrive la semaine prochaine. On pourrait caser un petit photoshoot ?”

Discussion toujours sans transition avec elle, mais il a eu le temps de s’y habituer en quinze ans d’amitié. 

“Et ce serait en quel honneur ?” réplique-t-il en arrangeant ses oreillers contre le panneau de la tête de lit. 

“Pour… Attends.” 

Elle raccroche puis rappelle en visio. Bien qu’elle porte son bonnet de nuit et un large t-shirt, ses lunettes aux larges rebords indiquent que son mode businesswoman est toujours activé.

“Ti mâââââl,” s’exclame-t-elle. “Le confinement t’a fait du bien. T’étais pas musclé comme ça quand on s’est vu l’année dernière.” 

Frôlant les 110 kilos, avec trois heures de sommeil par jour, il était au bord du gouffre quand elle avait débarqué chez lui un dimanche matin, les bras chargés de provisions pour tenir une semaine. Elle avait fait le grand ménage et était repartie en lui laissant la carte de visite d’une psychologue sur le réfrigérateur. 

Vu l’insistance de sa mère pour qu’il reprenne une deuxième assiette de dombrés et la réaction de Mickaëlle, son premier objectif de 2020 est atteint : retrouver le contrôle de son corps.

Il incline le téléphone pour lui donner un meilleur angle de vue sur son torse nu. Elle siffle son appréciation.

“Je crois même que j’aperçois les deux premiers carrés de la tablette de chocolat,” ajoute-t-elle alors qu’il repositionne le téléphone vers son visage.

“Donc c’est quoi cette histoire de photoshoot ?”

“Pour la prochaine campagne publicitaire de mon appli. Attends, attends. Laisse-moi plaider ma cause. ” Nolan soupire mais lui fait signe de continuer. “En ces temps pandémiques, rencontrer des gens est encore plus difficile et-”

“Fais-moi la version courte, s’il te plaît.”

“Tu as construit ta carrière sur l’image du gars humble, abordable, sexy. Fais pas cette tête. Tu crois que c’est uniquement grâce à ta voix que tu remplis les salles de concert avec un aussi large public féminin ?”

“J’aurais aimé avoir cette illusion, oui.”

“C’est bon. Être sexy n’est pas le pire des fardeaux à porter.”

“Je ne sais vraiment pas si c’est un compliment ou une attaque.”

“Breeeef. Je disais donc gars humble, abordable, sexy mais pas coureur. Tu inspires la confiance. Tu es le genre de gars qu’une femme peut désirer et le genre de gars qu’un homme peut admirer.”

“Tu vois tout ça…” dit-il d’un air dubitatif.

“Et je ne suis pas la seule. Si tu deviens l’ambassadeur de mon appli, ça va tellement cartonner que je suis sûre que je pourrai passer à la phase 2 du projet dès fin 2021.”

“Micka… J’apprécie vraiment que tu aies pensé à moi, mais tu ne crois pas que le fait que je sois célibataire finira par être contre-productif pour ce que tu veux vendre ?”

“Qui a dit que tu seras encore célibataire dans quelques mois ?”

“… Si c’est pour que je commence à mentir en disant que j’ai trouvé l’amour grâce à ton appli, je-”

“Non !” l’interrompt-elle en riant. “J’ai quand même une certaine éthique. Je ne me positionne pas sur le marché de l’amour, mais sur celui de l’amitié voire plus si affinités. C’est pour ça que mon slogan, c’est sweetsiwo, l’appli pour-”

“Celles et ceux en recherche de douceur,” finissent-ils en même temps.

“T’as mis le paquet sur la pub. J’ai entendu le spot sur Karayib Sound pendant que j’allais chez ma mère et aussi sur RCI parce qu’elle a laissé la radio allumée après les avis d’obsèques.”

“Si tu faisais cette campagne publicitaire, je n’aurais même pas besoin de payer les radios.”

Nolan soupire. “Je ne sais pas.”

“Comme j’ai dit, le but n’est pas de chercher la personne qui va être avec toi juste pour une nuit ou pour la vie. Le but, c’est de créer du lien avec d’autres personnes. Donc que tu sois célibataire ne change rien… Télécharge mon appli et regarde par toi-même. Tu verras. En tout cas, j’ai déjà envoyé le contrat à ta manager donc si tu changes d’avis… Je vais dormir. A toute.”

Et elle raccroche. Cinq secondes plus tard, arrive une notification WhatsApp de Mickaëlle.

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Chapitre 2